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Nos Lecteurs ont la Parole

La gardienne de la justice perd le nord

Parmi la multitude de scandales successifs qui rythment la vie des Libanais et dont le nombre croissant, à défaut d’alarmer quiconque, n’a pour effet que de les rendre ordinaires, s’est glissée la semaine dernière une information qui mérite un arrêt sur image, un court instant tranquille et fructueux de réflexion et d’analyse.

Le 20 mars, selon plusieurs médias, dont le présent journal, la ministre de la Justice démissionnaire Marie-Claude Najm aurait rendu visite, au cours de son séjour en France, au prisonnier Georges Ibrahim Abdallah, accompagnée de l’ambassadeur du Liban en France, Rami Adwan. À ce sujet, il faut se souvenir que la ministre et l’ambassadeur avaient tous deux été nommés à leurs fonctions grâce au soutien actif du camp aouniste, dirigé par le gendre du président Aoun.

Ce qu’il faut retenir, c’est que la représentante de la justice libanaise ainsi que l’un des représentants de la diplomatie libanaise ont tenu une réunion avec le prisonnier, qui aurait duré trois heures, et qui s’inscrirait dans le cadre d’une mission que s’est arrogée la ministre il y a un an déjà : obtenir la remise en liberté de M. Abdallah. Pour atteindre ce but, elle aurait d’ailleurs usé l’an dernier de sa légitimité ministérielle pour contacter l’ancienne garde des Sceaux française Nicole Belloubet.

D’emblée, plusieurs questions surgissent à l’esprit. Il s’agira de les poser et d’y répondre, au fur et à mesure de la compréhension de l’importance de ce fait qui pourrait paraître anodin mais qui ne l’est en rien. La première serait évidemment : qui est ce condamné libanais séjournant dans une prison française? Pour rappel, Georges Abdallah, un ancien du Parti syrien national social, a cofondé et dirigé les Fractions armées révolutionnaires libanaises (FARL), mouvement arabiste marxiste ayant revendiqué cinq attentats dont quatre mortels en France entre 1981 et 1982, lorsque Abdallah en était à la tête. Plus de deux ans après l’assassinat du diplomate américain Charles R. Ray à Paris, Abdallah est arrêté et condamné par la justice française à la perpétuité pour complicité d’assassinats, reconnu coupable d’avoir commandité cette exécution et celle d’un diplomate israélien. Il est soutenu par plusieurs groupes d’extrême gauche, marxistes et propalestiniens.

Ensuite, vient la question de la hiérarchisation des priorités de madame la ministre, dont la réponse sera certainement la plus longue. Car quelle est l’urgence de la remise en liberté de ce condamné par rapport aux dizaines d’autres problématiques dont devrait traiter son ministère ?

D’abord, il y a le parallèle carcéral auquel nul ne peut s’empêcher de penser : les détenus libanais présents depuis plus de 30 ans dans les prisons syriennes. Leur nombre serait estimé à plus de 700, et plusieurs experts, dont le martyr Lokman Slim, ont documenté la souffrance et la torture auxquelles les détenus ayant survécu à l’enfer des geôles du régime font face. De ce côté-ci, on pourrait souligner le contraste monumental qui différencie le système pénal français, imprégné de l’esprit des Lumières, des conditions de détention de la dictature sanguinaire entretenue par Assad. Ces détenus sont pour beaucoup d’entre eux captifs depuis le 13 octobre 1990, jour malheureux où le président actuel avait pris le large en direction de la France, livrant ipso facto les zones libres restantes du Liban au régime dictatorial du père Assad.

Pour le général Aoun, obtenir la libération de ces otages une fois de retour au Liban, voire une fois président de la République, aurait pu constituer une façon de prendre la revanche sur son passé et d’être glorifié. Mais c’est plutôt l’inverse qui s’est produit. À son retour de Paris, il signe une alliance avec le parti pro-iranien, le Hezbollah. Puis, en 2008, il rend visite à Bachar el-Assad à Damas, comme si son exil de 15 ans à cause de l’armée de ce dernier n’avait jamais existé, et signe ainsi le début d’une ère sombre dont le peuple commence à faire les frais. Ce positionnement sur l’axe Téhéran-Damas n’a eu que les conséquences catastrophiques que tout le monde connaît : anéantissement total de la souveraineté de l’État, isolement international quasi total, contrebande et fuite de produits de première nécessité subventionnés par le contribuable libanais, mort subite du secteur touristique, attentats, insécurité politico-économique et perte d’attractivité du pays pour des investisseurs potentiels… L’unique avantage que cette entente aurait pu permettre était néanmoins la libération de ces prisonniers de guerre, très souvent des civils parfaitement innocents. Et strictement rien n’a été fait.

Voilà ce que devrait être la première priorité du camp aouniste en matière de libération de détenus libanais dans des prisons étrangères. Et pourtant, c’est Georges Abdallah, un criminel condamné dans un État de droit, qui est choisi par le camp du CPL. Si la lutte de madame Najm pour la remise en liberté de ce dernier est effectuée au nom de la défense des ressortissants libanais détenus depuis trop longtemps dans des prisons étrangères, il faudrait que son combat soit d’abord et avant tout dirigé vers la Syrie. Ce ne serait d’ailleurs pas un combat, au vu des liens privilégiés qui unissent le président ainsi que son allié chiite au président syrien. Mais si tel n’est pas le critère que Mme Najm aurait employé, alors il n’est que raisonnable de penser que ses raisons de vouloir obtenir la libération de Abdallah sont essentiellement idéologiques et/ou politiques, voire politiciennes.

Ce qu’il ne faut surtout pas occulter est que c’est en sa qualité de ministre libanaise qu’elle avait contacté la garde des Sceaux française Nicole Belloubet pour obtenir son aide sur ce dossier l’année dernière – indiquant ainsi que la priorité du Liban officiel était celle-ci, sans considération aucune pour la situation des citoyens libanais dont la situation humanitaire est en tous points intolérable. Encore une autre conséquence abyssale du choix de beaucoup d’électeurs libanais qui ont soutenu la majorité présidentielle en 2018.

Se pose ensuite la question de la légitimité de madame la ministre à entreprendre une manœuvre pareille. Mme Najm peut-elle – et dans l’affirmative au nom de qui, au nom de quoi ? – réclamer la remise en liberté de M. Abdallah ? Par rapport à sa légitimité populaire et démocratique, se demander si la ministre bénéficie aujourd’hui d’une majorité populaire qui l’appuie ou qui appuie son gouvernement qui a magistralement brillé par son incompétence est par contre parfaitement justifié. Si nous organisons des élections législatives aujourd’hui, les représentants du peuple renouvelleraient-ils la confiance à une ministre qui, au même titre que beaucoup d’autres haut placés, était au courant de la présence d’une matière pouvant ravager la capitale, mais qui a gardé le silence ? Quant à sa légitimité constitutionnelle, le gouvernement démissionnaire dont elle est issue se contente en théorie, comme le veut la Constitution, d’expédier les affaires courantes dans l’attente d’un nouveau gouvernement. Or est-il logiquement, raisonnablement, légalement possible de considérer que les « affaires courantes » d’un gouvernement incluraient la poursuite d’une opération politico-diplomatique pour obtenir le rapatriement d’un commanditeur d’actes terroristes, idéologiquement marqué et souverainement condamné par la France, au nom d’un choix diplomatique, politique, idéologique sans relation aucune avec les besoins primaires et essentiels d’un peuple qui dans son pays d’origine n’a plus aucune confiance en la justice et qui pourtant en a désespérément besoin? Cela en sachant que l’État français a d’ailleurs désavoué maintes fois les dirigeants libanais à travers les allocutions du président Macron et de son ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian.

À la lumière de ces faits, et puisque madame la ministre s’est estimée légitime à établir une telle démarche, un retour aux priorités s’impose aujourd’hui implacablement à Mme Najm en ce qui concerne la volonté populaire, qui exige :

La libération des otages libanais en Syrie ; la fermeté la plus stricte à l’égard de la mainmise d’une milice transnationale sur nos institutions et en particulier sur la justice; l’indépendance des magistrats ; l’ouverture d’enquêtes et de poursuites judiciaires contre des dizaines de députés, ministres et fonctionnaires impliqués dans les centaines d’affaires de corruption qui ont drainé les comptes de l’État ; un lobbying pour obtenir les images satellites de l’espace aérien libanais le 4 août, images que toutes les autorités internationales refusent de livrer à quiconque ; et une enquête impartiale dans le dossier de l’explosion du port. Des réponses au sujet de l’assassinat de Lokman Slim (que Mme Najm déplore dans un tweet– incohérence totale lorsque l’on sait que ce dernier a été torturé puis tué dans une zone de non-droit à la solde du Hezbollah, parti armé soutenant la ministre), mais aussi des meurtres des officiers des services de renseignements et de l’armée ainsi que du photographe Bejjani retrouvés morts mystérieusement avant et après le 4 août, et dont les recherches portaient sur le port et le nitrate d’ammonium qui y était gardé. Sans oublier, entre autres, l’amélioration des conditions de détention des prisonniers libanais sur le sol national, l’interdiction des détentions « temporaires » qui finissent par durer des années, l’accélération du processus judiciaire et enfin la garantie de conditions de travail décentes pour les juges, surtout au regard de la crise qui a fait émigrer certains des meilleurs.

Le 23 janvier, madame Najm a exprimé dans un tweet que le Liban a besoin de la confiance de la communauté internationale, et pas le contraire. Il faudrait peut-être dans ce cas commencer par se demander lequel des moyens suivants est plus efficace pour atteindre ce but : chercher à implémenter toutes les mesures précitées, exigées et induites moralement à la fois par la logique et par la grandeur de la fonction qu’elle tente sans succès d’assumer, ou, cas privilégié par la ministre, tenter de faire libérer un terroriste condamné dans un État démocratique pour complicité d’assassinats revendiqués par une organisation armée dont il était à la tête, que ce soit au nom d’un choix idéologique ou pour toute autre raison.

La soif de justice d’un peuple fier peut vite, lorsqu’elle est inassouvie, s’avérer dangereuse pour la paix civile. En réalité, si la gardienne de la justice a perdu le nord, c’est sans doute du fait de trop s’orienter vers l’est. Et en toile de fond, c’est la survie de l’État de droit au Liban qui en dépend.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


Parmi la multitude de scandales successifs qui rythment la vie des Libanais et dont le nombre croissant, à défaut d’alarmer quiconque, n’a pour effet que de les rendre ordinaires, s’est glissée la semaine dernière une information qui mérite un arrêt sur image, un court instant tranquille et fructueux de réflexion et d’analyse.Le 20 mars, selon plusieurs médias, dont le présent...

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D’abord, arrêtons la polémique, la ministre de la justice peut rendre visite à un justiciable libanais, oublié par ses commanditaires, alors que ses quelques amis reviennent périodiquement pour nous faire pleurer sur son sort. Légitimité ou pas, affaires courantes ou non, elle joue son rôle comme garde des sceaux. Faut-il rappeler qu’un ancien président français a rendu visite à un geôlier dans le Japon impérial, Mr Ghosn pour ne pas le citer, et pour des faits beaucoup moins graves. Le détenu Abdallah, maronite Libanais, s’est égaré dans son parcours de militant gauchiste et propalestinien et personne ne s’en soucie officiellement, et qu’il est temps de le libérer après avoir purgé une longue peine. Je ne sais pas si G. Abdallah a abandonné son idéal révolutionnaire, et regretté ses crimes, mais aux dernières nouvelles il changé de confession, lors de son séjour dans les prisons françaises.

L'ARCHIPEL LIBANAIS

12 h 06, le 31 mars 2021

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  • D’abord, arrêtons la polémique, la ministre de la justice peut rendre visite à un justiciable libanais, oublié par ses commanditaires, alors que ses quelques amis reviennent périodiquement pour nous faire pleurer sur son sort. Légitimité ou pas, affaires courantes ou non, elle joue son rôle comme garde des sceaux. Faut-il rappeler qu’un ancien président français a rendu visite à un geôlier dans le Japon impérial, Mr Ghosn pour ne pas le citer, et pour des faits beaucoup moins graves. Le détenu Abdallah, maronite Libanais, s’est égaré dans son parcours de militant gauchiste et propalestinien et personne ne s’en soucie officiellement, et qu’il est temps de le libérer après avoir purgé une longue peine. Je ne sais pas si G. Abdallah a abandonné son idéal révolutionnaire, et regretté ses crimes, mais aux dernières nouvelles il changé de confession, lors de son séjour dans les prisons françaises.

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    12 h 06, le 31 mars 2021

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