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De mal en pitres

Pays de contrastes, le Liban ne l’est plus seulement du fait de la singulière diversité communautaire, culturelle et politique qu’il abrite. Mer et montagne, ski nautique et, dans l’heure qui suit, ski sur neige : incongru paraît même notre plus célèbre slogan touristique, alors que l’appauvrissement s’étend à pas de géant et que la famine n’est plus une notion abstraite, comme s’en alarment d’ailleurs les organisations onusiennes. En fait de contrastes, le Liban n’a désormais rien de plus frappant à offrir que l’incroyable déphasage entre la gravité du mal qui le mine et l’insoutenable légèreté de ceux censés œuvrer nuit et jour à l’en guérir : entre le tragique de la situation et les extravagances, tournant parfois à la pantalonnade, auxquelles se livre le pouvoir.

Que le chef de l’État en ait assez de l’obligation de cohabiter et de coopérer avec le Premier ministre désigné est, après tout, compréhensible ; diamétralement opposées en effet sont leurs vues sur la nature et la forme d’un futur gouvernement qui, depuis plus de sept mois, attend d’être formé. Mais quelle idée saugrenue, apparemment soufflée par les mauvais génies hantant le palais de Baabda, que celle de convoquer à tour de rôle une légion d’ambassadeurs étrangers pour leur demander de l’aider à se débarrasser du gêneur ! Quelle éloquente reconnaissance, au plus haut niveau, de l’influence décisive des chancelleries, au moment où sont dénigrés, par les propres alliés du président, les appels du patriarche maronite à une neutralité du Liban cautionnée par l’ONU !

Aoun en a d’ailleurs été pour ses frais, puisque c’est le même conseil qui lui a été prodigué par ses hôtes : à savoir l’urgente nécessité d’un compromis entre les deux pôles de l’exécutif. Voilà qui semble interdire toute prétention présidentielle à un tiers de blocage au sein du nouveau gouvernement; en toute logique, la funeste contrepartie menace d’en être une équipe comprenant, aux côtés de technocrates attendus comme le Messie par le peuple, des représentants des partis au pouvoir : autant de cerbères, de gardes-chiourmes, fort capables de retarder ou même de saboter les réformes espérées, au gré des directives de leurs douteux patrons.

En attendant qu’apparaisse enfin la fumée blanche, c’est donc le chef du gouvernement sortant qui demeure en charge. Mais le pauvre homme ne sait plus vraiment où il en est. Il se refuse ainsi à recouvrer une pleine investiture, comme le suggérait récemment le chef du Hezbollah. On le comprend, car ce serait peut-être lui faire assumer la responsabilité d’un effondrement à venir : désastre dont il ne se considère en rien responsable, vu les chaînes partisanes qui le ligotaient dès l’instant de son accession au Sérail. Hassane Diab est néanmoins tenu d’expédier ces affaires dites courantes et qui, de fait, se sont emballées avec l’aggravation continue de la crise. Quelles sont les affaires qui courent, qui galopent même, et quelles autres n’en font rien ? Pour être fixé, c’est à la sagacité bien connue du Parlement qu’il vient de s’en remettre. Gouvernement, mode d’emploi : tout client a droit, que diable, au manuel imprimé accompagnant toute acquisition…

Le plus ironiquement sujet à controverse, on vous l’a gardé pour la fin : c’est ce lot de 75 tonnes d’oxygène médical que le ministre de la Santé s’en est allé requérir en Syrie, laquelle a amicalement, fraternellement, accédé à sa demande. Les hôpitaux libanais en manquaient-ils réellement ou n’était-ce là qu’un coup de pub destiné à rehausser l’image du régime de Damas? Peu importe en définitive car, dans les deux cas, on aurait bien mauvaise grâce de faire la fine bouche. Si la pénurie est réelle, aucune considération ne saurait prévaloir sur l’absolue priorité que revêt la vie de nos malades; et si ce n’était là qu’un canular, c’est toujours ça de récupéré, c’est un modeste acompte sur la colossale dette en dégâts matériels et moraux, mais aussi en vies humaines, que nous doit une brutale occupation de trois décennies.

La géographie a certes commandé que le voisin de l’Est soit, pour notre économie aujourd’hui en miettes, un point de passage obligé vers l’hinterland arabe. Ce poumon, la Syrie ne s’est pas fait faute de lui couper l’air de mille et une manières. Alors, quelques goulées d’oxygène…

Issa GORAIEB

[email protected]


Pays de contrastes, le Liban ne l’est plus seulement du fait de la singulière diversité communautaire, culturelle et politique qu’il abrite. Mer et montagne, ski nautique et, dans l’heure qui suit, ski sur neige : incongru paraît même notre plus célèbre slogan touristique, alors que l’appauvrissement s’étend à pas de géant et que la famine n’est plus une notion...