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Culture - Cinéma / Rencontre

Christopher Aoun, libre dans le cadre et hors champ

Le jeune directeur de la photographie se distingue par son image audacieuse et deux de ses films sont sélectionnés pour les Oscars, à quelques années d’intervalle.

Christopher Aoun, libre dans le cadre et hors champ

Christopher Aoun savoure sa liberté de créer. Photo DR

De Beyrouth à Los Angeles en passant par Berlin, Christopher Aoun, 30 ans, parcourt le monde et collabore avec de grands noms du monde du cinéma. Cependant, outre son talent et ses débuts auprès de son père photographe, il y a certainement d’autres raisons intrinsèques à son caractère qui l’ont propulsé sous les projecteurs et qui font de lui aujourd’hui l’un des meilleurs DOP (directeur de la photo ou chef opérateur) du Liban et du Moyen-Orient, et l’un des plus sollicités à l’international. Après Capharnaüm de Nadine Labaki (prix du jury de Cannes et nomination aux Oscars dans la catégorie meilleur film étranger), dont il a été le directeur de la photographie, voici un autre film auquel il a collaboré, L’homme qui a vendu sa peau de Kaouthar Ben Hania, qui est nommé aux Oscars dans la catégorie meilleur film étranger, après avoir fait ses débuts au Festival du film de Venise en septembre 2020.

Chaque projet cinématographique est une aventure pour le jeune directeur de la photo Christopher Aoun. Photo DR

Il caracole…

Il y a chez le jeune chef op cette curiosité et cette fougue à parcourir le monde qui le tenaillent depuis tout petit. « Quand je regardais mon père développer ses photos, c’était un instant magique qui suscitait en moi un émerveillement absolu. Et comme j’avais une peur terrible d’exercer un métier où je serais obligé de m’asseoir derrière un bureau, je voulais être mobile. »

L’exercice auprès de son père a eu à ses débuts une grande influence sur son parcours, mais par la suite, « les photos de mode que je prenais me paraissaient superficielles et j’avais envie de plonger dans un monde réel qui me procurerait des émotions. Je suis donc passé au cinéma », se souvient-il. Repenser le langage de la caméra et ne pas se suffire de belles images mais d’images qui parlent, racontent des histoires, tels étaient les objectifs de Christopher Aoun. Après une année à l’Institut des études scéniques et audiovisuelles (Iesav), il quitte son pays natal pour se trouver une place au soleil… d’ailleurs. Il est très vite admis dans une des meilleures écoles de cinéma à Munich, qui reconnaît son talent.

« Cette école m’a donné des ailes grâce à des enseignants parmi les figures les plus prestigieuses du cinéma. Mais aussi grâce à l’attention et au regard qu’on m’a portés. En Allemagne, on ne m’a jamais dit comme on me disait au Liban : “Tu es trop jeune pour faire ça.” Au contraire, on vous permet d’exploiter tout votre potentiel sans avoir honte de quoi que ce soit. » Et de poursuivre : « Au Liban, je me sentais solitaire au travail alors qu’en Allemagne, nous étions souvent amenés à faire des travaux de groupe et de discussions. »

Son intérêt pour le format documentaire l’emmènera ensuite aux confins de l’Inde. « Je voulais me sentir plus proche des réalités des gens et plonger dans ces vies en essayant de comprendre les êtres humains grâce à la caméra, cet outil incroyable. Je voulais par ailleurs donner une voix à ceux qui n’en ont pas. » C’est grâce à cette caméra qui fait corps avec lui tout au long de sa carrière qu’il tourne à la même époque, alors qu’il n’a que 25 ans, son premier long-métrage, Listen de Philippe Aractingi. Une fois parachevé, le documentaire Kalveli: Shadows of the Desert tourné en Inde interpelle la cinéaste libanaise Nadine Labaki, qui va lui donner l’opportunité de travailler avec elle sur Capharnaüm. « Quand j’ai lu le scénario qu’elle m’avait envoyé, dit-il, j’ai pleuré. Je lis un scénario à la manière d’un spectateur. Cette première lecture est très importante. Elle dicte mes émotions. » Capharnaüm était une expérience inoubliable pour le directeur de la photo alors âgé de 27 ans. « C’était un rêve d’avoir un tel film entre les mains. »

Le jeune chef op sur le tournage d’un de ses films. Photo DR

La caméra collée au corps

Le film de Nadine Labaki lui ouvre des portes et le propulse dans la cour des grands. « J’étais très chanceux de travailler sur un tel film. Et comme la caméra était à hauteur d’homme, donc braquée sur l’acteur principal âgé de dix ans à l’époque, j’arrivais, du bas, à traduire ce chaos structuré que je m’étais dessiné. » Et de poursuivre : « J’ai toujours voulu travailler pour servir l’histoire, en collaborant de près avec les réalisateurs et même parfois avec les monteurs, tout en essayant d’être dans la tête du metteur en scène. Mais mon rôle aussi est de pousser ce dernier à ses extrêmes en réinventant de nouvelles formes que le réalisateur n’aurait pas vues. Je n’ai pas de recette spéciale, ni un style particulier, même si certains le disent. J’essaye de coller à l’essence de l’histoire et de la traduire avec authenticité en images. » Si, dans Capharnaüm, le spectateur sent que le cinématographe s’envole, caracole, court avec son acteur principal jusqu’à briser les limites du cadrage, dans le film de Kaouthar Ben Hania, Christopher Aoun essaye de réhabiliter le cadre, d’y confiner les acteurs puisque l’action a lieu dans un espace muséal. « Capharnaüm était très documentaire et axé sur les personnages, explique-t-il. Pour L’homme qui a vendu sa peau, c’était le contraire. Nous ne sommes pas dans un monde réaliste. C’est un monde que je voulais esthétiser ou transformer en un monde surréaliste. »

Christopher Aoun a une complice dans sa vie, sa caméra, qui lui offre des possibilités énormes pour réinventer à chaque fois le langage cinématographique. « J’essaye de créer tout au long du film différentes textures et couleurs en utilisant la filtration et les focales. C’est ainsi que le mouvement change constamment. Cet effet n’est pas dû à des effets visuels que j’ajoute par la suite, mais à un jeu avec ma caméra qui a lieu au moment du tournage », dit-il. « Pour moi, il est essentiel que le film vibre et soit vivant. Je peux le libérer ou lui assurer un cadre précis, à ma guise. Lorsque l’imagerie est structurée jusqu’au moindre détail en concertation avec le réalisateur, elle laisse une liberté de manœuvre et une sorte d’ouverture à tout ajout accidentel et bénéfique », assure le jeune homme.

Christopher Aoun ne cesse de travailler et de redécouvrir de nouvelles possibilités d’images audacieuses. Il est à présent sur un projet de film d’époque sur Netflix : une aventure nouvelle qui pique à nouveau sa curiosité et l’emmène à découvrir de nouvelles émotions tout en prenant les risques qu’il faut.

De Beyrouth à Los Angeles en passant par Berlin, Christopher Aoun, 30 ans, parcourt le monde et collabore avec de grands noms du monde du cinéma. Cependant, outre son talent et ses débuts auprès de son père photographe, il y a certainement d’autres raisons intrinsèques à son caractère qui l’ont propulsé sous les projecteurs et qui font de lui aujourd’hui l’un des meilleurs DOP...

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