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Moyen-Orient - Éclairage

Clubhouse, une fenêtre sur les sujets tabous des sociétés du Moyen-Orient

Lancée en mars 2020 en Californie, l’application est devenue virale dans la région, où la censure et la répression des voix dissidentes sont omniprésentes.

Clubhouse, une fenêtre sur les sujets tabous des sociétés du Moyen-Orient

Une Saoudienne vérifie l’application Clubhouse sur son iPhone dans la capitale saoudienne, le 6 mars 2021. Fayez Nureldine/AFP

C’est un nouveau réseau social que les régimes de la région voient d’un mauvais œil. Dimanche, le sultanat d’Oman a annoncé, après la Chine, avoir bloqué le réseau social Clubhouse. Depuis près d’un mois, cette application de discussion audio créée un an plus tôt par deux entrepreneurs originaires de la Silicon Valley a explosé dans le monde arabe. Comptant près de 1 500 utilisateurs en mai 2020, Clubhouse est aujourd’hui adopté par plus de 10 millions d’utilisateurs à travers le monde. Les thématiques qui y sont abordées par les utilisateurs sont diverses et variées : l’entrepreneuriat, le développement personnel, la musique ou encore les questions sociales et politiques.

Cette plateforme représente une menace pour les régimes arabes, adeptes pour la plupart de la censure et de la répression des voix critiques. Et pour cause, ces dernières n’hésitent pas à s’attaquer aux gouvernements en place et à discuter des sujets tabous dans leur société. Et ce, alors que la version de l’application pour Android n’est toujours pas sortie, restreignant son usage aux détenteurs d’un iPhone. « Étant donné que la plupart des utilisateurs du Moyen-Orient ne peuvent pas se permettre d’acheter un iPhone, je pense qu’une fois qu’une version Android sera développée, la popularité de la plateforme augmentera considérablement », commente Elizabeth Tsurkov, chercheuse au Newlines Institute for Strategy and Policy. De plus, l’application n’est accessible que par le parrainage d’un membre, ayant la possibilité de distribuer jusqu’à six invitations.

Malgré ces conditions, l’engouement de Clubhouse est frappant au Moyen-Orient et dans le Golfe. Les utilisateurs se baladent d’un salon virtuel à l’autre selon les thématiques qui les intéressent. « Clubhouse est comme un buffet ouvert. Il y a tout là-bas, cela va de la politique et des affaires aux expériences de rencontres et aux recettes de cuisine. L’application répond à tous les goûts », observe Nael Shama, chercheur politique sur les questions relatives au Moyen-Orient. Alors que les tabous sont nombreux dans le monde arabe, le réseau social a permis de libérer la parole et d’ouvrir des débats dans un contexte de restriction aux espaces publics depuis l’apparition de la pandémie de Covid-19. « J’ai vu des discussions qui n’existent sur aucune autre plateforme : des questions telles que l’athéisme, les droits des LGBT, l’autocritique des sociétés, les violations perpétrées par le Hezbollah au Liban et les milices pro-iraniennes en Irak sont abordées », note Elizabeth Tsurkov. « Cette plateforme fournit aux utilisateurs une base pour discuter de sujets qui ne sont plus vraiment débattus sur Twitter et Facebook à cause de leur politique de surveillance intense », poursuit la spécialiste. La présence de modérateurs dans les salons permet également de respecter l’ordre de prise de parole pour que chaque utilisateur souhaitant s’exprimer puisse le faire sans être interrompu, dans la plupart des cas.

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Si les langues se délient, le caractère uniquement audio des discussions y serait pour beaucoup. « L’application est populaire car elle repose sur la voix, qui peut être utilisée instantanément pour commenter les événements en cours », explique Nael Shama. « De plus, elle est gérée par des personnes et non par des gouvernements ou des organisations médiatiques. Il y a un sentiment d’intimité qui n’est disponible sur aucune autre plateforme », ajoute le chercheur.

Cette liberté de parole a notamment été observée chez de nombreux activistes égyptiens. Des salons virtuels sur le thème de l’Égypte ont rapidement accueilli jusqu’à 2 000 auditeurs. Membres des Frères musulmans, réprimés par le président Abdel Fattah el-Sissi depuis le renversement de l’ancien président islamiste Mohammad Morsi en 2013, et militants pour les droits de l’homme restés dans leur pays ou exilés, y critiquent sans demi-mesure le régime en place. Signe que l’application inquiète les autorités et leurs soutiens, un animateur d’une émission du soir prorégime aurait affirmé avoir découvert un réseau terroriste sur l’application, faisant probablement allusion au mouvement frériste. Des proches du pouvoir auraient également commencé à investir la plateforme afin d’y surveiller les conversations. « La marée est haute et les gouvernements devront surfer dessus. Je m’attends à une présence plus forte des responsables arabes sur Clubhouse dans la période à venir », prévient Nael Shama.

Intimidations

En Turquie, Clubhouse a rencontré un succès fulgurant après les manifestations d’étudiants, début février, en réaction à la nomination par Recep Tayyip Erdogan d’un recteur prorégime à la tête de l’Université du Bosphore, à Istanbul. « J’ai joint la plateforme parce que beaucoup de personnes sur le terrain donnaient les dernières nouvelles des manifestations en cours, ce qui arrivait aux étudiants et les procédures judiciaires des personnes détenues », explique Alp, étudiant à l’Université du Bosphore. « J’ai vu des personnes prorégime enregistrer certaines conversations et les publier sur Twitter en disant que les orateurs doivent être poursuivis », ajoute le jeune homme. Selon ses informations, des modérateurs de l’application ont été interrogés par la police dans le cadre d’enquêtes « non liées » avant d’être libérés sans inculpation. « Je pense qu’ils voulaient les intimider », confie Alp. Alors que quatre étudiants LGBT avaient été arrêtés dans le cadre de ce soulèvement et qualifiés par la suite de « détraqués » par le ministre de l’Intérieur du pays, plusieurs membres de cette communauté exilés en Europe lancent des discussions sur les droits que leurs compatriotes devraient réclamer en Turquie. La diaspora kurde du pays est également active depuis l’Europe où elle dénonce la politique répressive du gouvernement de Recep Tayyip Erdogan à l’égard de cette communauté. Dans ce réseau social où les personnalités publiques côtoient les utilisateurs inconnus, plusieurs citoyens ont noté la présence d’Ahmet Davutoglu, ancien Premier ministre turc et fondateur du Parti du Futur, ouvertement critique à l’égard du gouvernement.

Le Clubhouse saoudien rencontre également de nombreux opposants au régime de Riyad, alors qu’un grand nombre d’utilisateurs ont investi l’application. « La plateforme étant uniquement disponible sur iPhone, elle est très populaire dans les pays du Golfe qui sont financièrement mieux lotis que les (autres) pays du Moyen-Orient », observe Elizabeth Tsurkov. Le réseau social est ainsi devenu le plus populaire du magasin d’applications Apple Store. Des sujets tabous tels que le racisme et les droits des personnes transgenres sont abondamment évoqués par des ressortissants du royaume ultraconservateur restés dans leur pays ou partis à l’étranger. Des activistes consacrent également des salons de discussion aux violations des droits de l’homme commises par Riyad. L’un d’entre eux portait sur la récente libération conditionnelle de la militante féministe Loujain al-Hathloul. La discussion a cependant été interrompue après que des utilisateurs eurent menacé de dénoncer publiquement les participants. Si l’application n’a pas encore été interdite, les citoyens craignent que les autorités du régime s’infiltrent afin d’intimider les voix dissidentes, à l’image de leur répression sur Twitter. En Arabie saoudite comme ailleurs, certains critiques de l’application où se côtoient pro et antirégime ont exprimé leurs craintes de voir le réseau social semer la division et amener le chaos. « Toute application est ce que les gens en font. Clubhouse ne fait pas exception. Il reste à voir si elle se transformera en un grand instrument de changement ou en une énorme déception », résume Nael Shama.


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