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Moyen-Orient - DIX ANS DE CONFLIT/ÉCLAIRAGE

Regards palestiniens sur la révolution syrienne

Avec la guerre en Syrie, ce sont parfois des amitiés qui ont été brisées, des membres d’une même famille qui ont cessé de s’adresser la parole.

Regards palestiniens sur la révolution syrienne

De la fumée s’échappant du camp palestinien de Yarmouk pendant les bombardements par les forces du régime de Damas, le 21 avril 2018. Photo AFP/Stringer

Un micro et une caméra déambulent dans les quartiers de Naplouse, en Palestine, pour prendre le pouls de la rue sur un sujet sensible. En cette fin de mois d’octobre 2020, le youtubeur palestinien Odaï Zagha produit l’un de ses micros-trottoirs hebdomadaires en mettant en scène son acolyte Ahmad Salem, en quête d’opinions sur un personnage pour le moins controversé, le président syrien Bachar el-Assad. « Tous mes respects pour le docteur Bachar el-Assad, nous le vénérons, lui et le peuple syrien », déclame sans ambages un homme d’une cinquantaine d’années. « C’est le seul dans le monde arabe à ne pas avoir normalisé ses relations avec l’entité sioniste. Le seul », précise-t-il. « Je salue le peuple syrien, ce héros, dit un autre Naplousin, mais ce type, poursuit-il en brandissant le portrait du dictateur, est un bourreau, un tueur d’innocents. »

La verve des uns et des autres en dit long sur le caractère emblématique du soulèvement syrien dans l’imaginaire de nombreux Palestiniens vivant en Cisjordanie ou encore à Gaza. Dans sa grande majorité, la population avait éprouvé une profonde sympathie pour les intifadas régionales lors de leur déclenchement, il y a dix ans, comme si les luttes des autres peuples arabes faisaient écho aux leurs. En Égypte, les étendards palestiniens s’affichaient partout, à côté du drapeau national. Hosni Moubarak était alors accusé d’être le valet des Occidentaux et plus particulièrement des Israéliens et des Américains. En Tunisie, l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), moteur de la révolution, a toujours clairement évoqué son soutien au peuple palestinien. « De façon générale, les Palestiniens ont exprimé leur solidarité avec les soulèvements, surtout tunisien et égyptien », commente Abaher al-Sakka, sociologue et professeur à l’Université de Bir Zeit. « Le soulèvement syrien était, en revanche, plus compliqué. Pour les forces politiques de gauche, la Syrie faisait partie de l’axe anti-impérialiste et anti-israélien. Il y avait ceux qui défendaient clairement le régime, ceux qui craignaient l’effondrement de la Syrie, et il y avait enfin la thèse complotiste selon laquelle les contestataires n’étaient que des mercenaires au service de puissances étrangères. »

« Je pense beaucoup au massacre de Hama »

Selon certaines statistiques, l’opinion publique s’était pourtant majoritairement prononcée en faveur du soulèvement syrien à ses débuts. D’après un sondage réalisé par le Palestinian Center for Policy and Survey Research (PSR), entre le 13 et le 15 septembre 2012, 79 % des personnes interrogées disaient soutenir les rebelles contre 13 % seulement le régime. Un appui qui s’est érodé au fur et à mesure que la révolution s’est muée en guerre civile puis en conflit international. La même dynamique pouvait être observée au sein de la société palestinienne d’Israël. « Ces doutes et ces oppositions sont venus de deux courants. Il y a le courant communiste qui considère encore que le monde est divisé entre l’Ouest et l’Est et que la Syrie fait partie du camp anti-occidental. Au sein du Parti communiste, cette position a été étayée par le rapprochement d’une partie des opposants syriens avec les pays du Golfe, en particulier avec le Qatar », analyse Raïf Zreik, docteur en droit et spécialiste des questions relatives à la citoyenneté et à l’identité. « Le courant nationaliste panarabe, pour sa part, perçoit la Syrie comme faisant partie de “l’axe de la résistance”. Prenant en compte la relation entre la Syrie et le Hezbollah au Liban, il considère que la révolution est un complot visant à briser le nationalisme arabe ou ce qui en reste. »

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Seuls des gens de gauche politiquement libéraux et une grande partie des islamistes semblent alors exprimer des positions nettement défavorables au régime Assad. « En ce moment, je repense beaucoup au massacre de Hama en 1982, à ces dizaines de milliers de morts. Il y a des gens qui n’oublient pas, qui n’oublieront jamais », confie Omar*, 28 ans, originaire de Naplouse et sympathisant du Hamas. Le mouvement de la résistance islamique, au pouvoir à Gaza sera profondément bouleversé par la crise syrienne, à commencer par sa direction en exil. Alors basé à Damas, son représentant, Khaled Mechaal, se prononce en 2012 en faveur des révoltés, et se voit forcé et contraint de plier bagages, direction le Qatar, quand d’autres leaders retournent de leur côté à Gaza. Le Hamas espérait alors capitaliser sur les succès électoraux des Frères musulmans, notamment en Égypte, où les relations avec le président Mohammad Morsi étaient au beau fixe. À la demande de Doha, le Hamas fournira même un appui militaire aux rebelles, sans que le mouvement dans son ensemble ne rompe ses relations avec Téhéran.

« C’est devenu difficile de s’identifier avec tel ou tel camp »

Aucun autre conflit n’a opposé de manière aussi sensible des personnes qui d’ordinaire parviennent à outrepasser leurs divergences. Avec la Syrie, ce sont parfois des amitiés qui ont été brisées, des membres d’une même famille qui ont cessé de s’adresser la parole. « Je viens d’une famille plutôt de gauche, qui est en majorité avec le régime syrien. Je me retrouve souvent en confrontation avec mon père ou encore avec un cousin qui est très actif dans toutes les manifestations en faveur de Bachar el-Assad », confie Samer*, 29 ans, résident de Ramallah. « Mais en même temps, c’est devenu très difficile après dix ans de guerre de pouvoir s’identifier avec tel ou tel camp. J’ai vu tellement de gens changer leur fusil d’épaule », soupire le jeune homme. « Avec la crise syrienne, nous en sommes réellement arrivés au point où certains chantaient à la gloire de Hafez el-Assad pendant les mariages. C’est une question qui a fini par faire partie de la vie quotidienne des gens, qui a miné le tissu social », explique Raïf Zreik.

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La querelle autour du soulèvement syrien semble symbolique du dépeçage progressif du corps national palestinien par l’occupation israélienne, avec la persistance de plusieurs réalités distinctes et souvent hermétiques les unes aux autres. Bien sûr, tous ceux qui partagent le même espace n’ont pas forcément les mêmes opinions. Mais pour beaucoup de Palestiniens réfugiés au Liban, le nom d’Assad évoque d’abord des épisodes particulièrement douloureux depuis l’intervention syrienne en 1976, notamment la guerre de Tripoli en 1983 contre les loyalistes de l’OLP et le siège des camps de Beyrouth entre 1985 et 1987. En Syrie même, le soulèvement a d’abord été accueilli de manière mitigée par une grande partie de la population palestinienne qui craignait de faire les frais d’un engagement contre le pouvoir en place comme ce fut le cas en Jordanie en 1970 ou encore au Koweït en 1990. La volonté de garder profil bas s’expliquait aussi par des conditions de vie plus clémentes en Syrie que dans d’autres pays arabes. En effet, la loi n°260 adoptée en 1956, bien avant la prise du pouvoir par le parti Baas, alors que le régime syrien était parlementaire et libéral, entérine une égalité quasi totale en matière de travail, d’éducation et de santé entre Palestiniens et Syriens.

« Personne ne l’avait fait avant, pas même Ariel Sharon »

Dans le sillage de la commémoration de la Nakba, le 15 mai 1948, puis de la Naksa, le 5 juin 1967, de plus en plus de Palestiniens se défont de leur retenue initiale. À ces deux occasions en 2011, le régime de Damas et les factions palestiniennes qui lui sont affiliées appellent à manifester à la frontière du plateau du Golan occupé par Israël. Les soldats israéliens tirent à balles réelles sur les manifestants, faisant 26 morts et des centaines de blessés, sous le regard passif de l’armée syrienne. De nombreux Palestiniens ont alors l’intime conviction qu’ils ont été manipulés pour détourner l’attention du soulèvement en cours. Les funérailles des jeunes tués donnent lieu à la première des manifestations antirégime, et le camp de Yarmouk, au sud de Damas, devient progressivement un terrain d’affrontement entre les forces du régime et celles de l’Armée syrienne libre ou du Front al-Nosra, branche syrienne d’el-Qaëda... Les factions palestiniennes se divisent, certaines rejoignent l’opposition, d’autres le régime, et un siège partiel est imposé par le Front populaire de libération de la Palestine-Commandement général (FPLP-CG). Dès juillet 2013, le blocus est total. Nourriture, médicaments, aides humanitaires, rien ne peut être acheminé vers le camp où les 18 000 civils qui y étaient restés sont pris au piège. La situation est si terrible que des fatwas sont publiées autorisant la consommation de chiens et de chats. L’État islamique s’empare du camp en avril 2015, avec l’aide des combattants du Front al-Nosra, qu’il expulsera un an plus tard. L’aviation et l’artillerie du régime n’hésitent pas à pilonner la zone jour et nuit, appuyées par l’aviation russe.

« Ce qui s’est passé à Yarmouk, personne ne l’avait fait avant, pas même Ariel Sharon. Plus de 70 % du camp a été détruit », s’insurge Abou Salma Khalil, 53 ans, originaire du camp où il travaillait comme instituteur. Il parvient à s’extirper des lieux à la fin de 2014, avant que l’EI ne les prenne d’assaut quelques mois plus tard. Aujourd’hui réfugié en France, ce père de deux adolescents s’est investi dès les premiers jours dans le soulèvement, mais reproche à l’opposition officielle de ne pas avoir eu un discours politique clair en ce qui concerne la question palestinienne, et cela afin de ne pas décourager les Occidentaux, ou encore les Nations unies, de lui apporter leur soutien. Au cours des dix dernières années, il a été commun d’opposer les “causes” syrienne et palestinienne, comme si l’une induisait automatiquement l’annulation de l’autre dans un cadre régional marqué par la régression de la question palestinienne, à laquelle d’autres drames ont ravi la centralité. Le martyre de Yarmouk en est l’illustration tragique. Il n’a ainsi entraîné nulle mobilisation au sein du mouvement propalestinien à travers le monde. « La gauche palestinienne, la gauche arabe, la gauche tout court… Ces gens-là sont très étranges. Ils aiment la Palestine mais honnissent les Palestiniens. Ils me font penser à ces personnes qui sont amoureuses de l’amour… Achever les Palestiniens par la faim. C’est donc comme ça qu’ils nous défendent ? » dénonce Abou Salma Khalil.

*Les noms ont été modifiés à la demande des intéressés

Un micro et une caméra déambulent dans les quartiers de Naplouse, en Palestine, pour prendre le pouls de la rue sur un sujet sensible. En cette fin de mois d’octobre 2020, le youtubeur palestinien Odaï Zagha produit l’un de ses micros-trottoirs hebdomadaires en mettant en scène son acolyte Ahmad Salem, en quête d’opinions sur un personnage pour le moins controversé, le président...
commentaires (3)

Les bouchers de Damas ne se sont interesses a la question Palestinienne (et au Liban) que pour l'instrumentaliser. Quand ils ne pouvaient pas, ils massacraient. Ils ont tue plus de miltants Palestiniens, Libanais et Syriens que jamais Israel n'en aurait reve...

Michel Trad

18 h 08, le 12 mars 2021

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Commentaires (3)

  • Les bouchers de Damas ne se sont interesses a la question Palestinienne (et au Liban) que pour l'instrumentaliser. Quand ils ne pouvaient pas, ils massacraient. Ils ont tue plus de miltants Palestiniens, Libanais et Syriens que jamais Israel n'en aurait reve...

    Michel Trad

    18 h 08, le 12 mars 2021

  • C’est l’exception syrienne donc. Etonnant d’apprendre que ce pays connaissait la démocratie avant la dictature alaouite et baasiste. On parle de régime et non Etat, mais comment un régime peut être ""PARLEMENTAIRE ET LIBERAL"", sinon d’un parlementarisme un peu particulier. Un peu plus loin : ""« CE QUI S’EST PASSE A YARMOUK, PERSONNE NE L’AVAIT FAIT AVANT, PAS MEME ARIEL SHARON. PLUS DE 70 % DU CAMP A ETE DETRUIT »"", Sharon ! Et le bataillon palestino-syrien du même nom (Yarmouk, tout un symbole), la fierté des combattants du régime et des factions palestiniennes quand il faisait parler de lui au début de la guerre civile en 1975. Et la confession de Omar le sunnite de 28 ans, marqué à jamais par les récits d’horreur contre les sunnites d’il y a quarante ans, et qu’il n’a connu de son vivant.

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    11 h 48, le 12 mars 2021

  • Tout à fait admirative de votre travail, chère Soulayma Mardam Bey

    BARAKAT Hoda

    09 h 36, le 12 mars 2021

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