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Nos Lecteurs ont la Parole

Du littoral du Metn-Sud à la banlieue : Lokman Slim, électron libre

La région qu’on nomme aujourd’hui « la banlieue » était communément connue sous le nom de littoral du Metn-Sud. Un littoral pittoresque avec un chapelet de localités blotties au milieu des vergers et de la verdure : Chiyah, Haret Hreik, Mreijé, Bourj el-Brajné, Ghobeiré... Les maisons et villas cossues étaient entourées de jardins fleuris, d’orangers, de citronniers... Il faisait bon y vivre, et ce littoral se terminait sur les rives de la Méditerranée avec de belles plages de sable : Saint-Simon, Saint-Michel, Acapulco, Riviera... très fréquentées.

Pluralisme communautaire et socioculturel caractérisait cette région du caza de Baabda (ou caza du Metn-Sud). Libanais chrétiens et musulmans, et plus particulièrement maronites et chiites, s’y côtoyaient, comme en témoignait le découpage électoral du secteur et que j’avais noté comme doctorante en sociologie électorale. L’éventail des partis politiques du pays y était présent et actif : Kataëb, Bloc national, Parti national libéral, Parti socialiste progressiste, Parti communiste, Parti syrien national social (ex-PPS), le courant chéhabiste... et autres. Les batailles des législatives étaient serrées et très animées tout comme dans l’ensemble du caza, et idem à l’échelle du pays. On pouvait parler en ces temps d’un Liban libéral. C’était avant la date fatidique du 13 avril 1975.

La famille Slim, originaire de ce littoral, habitait Haret Hreik, dans une villa accueillante. Me Mohsen Slim, brillant avocat, juriste éminent, député de Beyrouth aux législatives de 1960, était un ardent défenseur des droits de l’homme, des causes justes, foncièrement attaché à la souveraineté du Liban sur ses 10 452 km2, à sa pleine indépendance, au vivre en commun. J’avais eu l’occasion comme journaliste à la Revue du Liban de l’interviewer à maintes reprises et de relever la force de son implication à défendre le Liban du droit et des libertés. Son épouse Salma Merchak, Égyptienne d’origine libanaise, chrétienne, une dame de grande culture, partageait les mêmes engagement et attachement aux valeurs suprêmes. L’accueil dans ce foyer convivial était toujours des plus chaleureux.

Les trois enfants Slim, Hadi, Racha et Lokman, ont grandi dans ce contexte familial et environnemental, imprégnés dès leur plus jeune âge des principes de liberté, du respect d’autrui, de l’importance du dialogue et du droit à la différence.

Puis ce fut le 13 avril 1975 et les 15 années de guerres meurtrières, au cours desquelles le Liban a dû faire face aux attaques militaires et hégémoniques des Palestiniens, Israéliens et Syriens, avec leur lourd lot de morts, de destructions, de misères et de bouleversements internes. Le contexte socioculturel du littoral du Metn-Sud en sera profondément affecté. Avec la montée du confessionnalisme et l’insécurité grandissante dans ce secteur, vu la présence hostile du camp palestinien de Bourj el-Brajné, la population chrétienne a progressivement déserté les lieux vers des régions apparemment plus sécuritaires, pour se résigner par la suite à vendre ses biens, ses propriétés, dont des maisons ancestrales. Les nouveaux propriétaires furent à dominante des chiites affluant du Liban-Sud et de la Békaa, les vastes terrains agricoles ont disparu pour céder la place au béton et la région a progressivement basculé au fil des années sous l’influence de la pensée unique. Le littoral du Metn-Sud changeait de visage, perdait son charme et ses particularités, pour devenir « la banlieue ».

Malgré ces bouleversements, la famille Slim n’a à aucun moment envisagé de quitter la banlieue sud, leur résidence est restée ouverte aux gens et aux idées. Lokman a grandi dans ce climat d’ouverture et de dialogue. Faut-il s’étonner que ce diplômé en philosophie de l’Université Paris Sorbonne ait choisi la voie de la liberté à travers un engagement politique et social indépendant, clamant haut et fort ses idées, les traduisant par des actions concrètes ? Avec sa sœur Racha qui partage ses idéaux ils fondent une maison d’édition, « Dar al-Jadid », pour encourager de jeunes auteurs à publier leurs œuvres. Allant toujours de l’avant, ce libre penseur va créer avec son épouse, la cinéaste Monika Borgman, chrétienne d’origine allemande, et sa sœur Racha un centre de documentation et de recherches nommé « UMAM », très bien fourni, consacré à la recherche, notamment sur les problématiques de la mémoire. À Paris, ville lumière et des libertés, Hani, l’aîné des Slim, poursuivait une brillante carrière d’avocat.

Le centre UMAM élit domicile dans un vaste hangar situé à proximité de la maison familiale de Haret Hreik, où réside le couple, Lokman étant déterminé à poursuivre son action à partir de la banlieue sud, convaincu de la nécessité d’ancrer un espace de dialogue et d’ouverture au sein d’une région devenue monolithique. On pourrait parler d’un subconscient du passé perdu. Faire du hangar un lieu de rencontres, ouvert aux idées. Inciter jeunes et moins jeunes de tous les milieux et régions à venir à la banlieue pour participer à des tables rondes, des débats politiques et socioculturels, à des projections de films et de documentaires, à des expositions... Lokman Slim exprimait ouvertement sa vision futuriste du Liban, ses critiques à l’encontre de l’emprise du Hezbollah, de toute pensée unique et formation radicale, de tous les maux dont souffre le Liban, clientélisme et corruption en tête, présence des armes illégales, convaincu que le dialogue et la liberté d’expression sont la voie à suivre. Certes, on pouvait ou non partager ses choix politiques et ses critiques, les approuver, les contester par le dialogue.

Hélas, nous vivons dans un Liban où l’esprit critique est de moins en moins toléré ! Mais le pays du Cèdre peut-il vivre en dehors de cette liberté de penser et du pluralisme communautaire et culturel qui sont des composantes essentielles de son identité ? On aura beau éliminer les voix qui dérangent, d’autres s’élèveront pour dénoncer haut et fort les abus de pouvoir, la corruption généralisée, les choix monochromes... Et tous les arsenaux militaires en dehors de ceux de l’armée libanaise.

Reste à savoir si le pouvoir judiciaire parviendra à faire la lumière sur cet assassinat, ou bien si le dossier ira rejoindre au fond d’un tiroir, ou d’un casier ultrasecret, les autres assassinats à caractère politique...

« Ils m’ont poignardée au plus profond du cœur » sera le cri de Salma Slim, exprimant la déchirement d’une mère avec une incroyable dignité. « En plus d’être mon fils, Lokman était un ami et un partenaire dans la pensée, on partageait les lectures, les débats, les commentaires. En quoi cet assassinat profite-t-il à ses auteurs ? Ils ont fait perdre au Liban un homme instruit, qui lit, qui écrit, qui analyse, avec un éventail de culture et de connaissances utile à son pays. »

Lors de l’émouvante cérémonie funèbre qui s’est tenue dans le jardin des Slim autour d’un monument à la mémoire de Lokman, et ponctuée de chants religieux musulmans et chrétiens, Salma Slim s’adresse du fond de sa douleur à tous et aux jeunes en particulier disant : « Je vous appelle à suivre la voie tracée par Lokman, par le dialogue et l’ouverture et jamais par la violence. Le monde d’aujourd’hui est dur et les temps peuvent vous contredire. Mais gardez toujours en mémoire que l’éducation, la culture et les valeurs morales demeurent l’essentiel. »


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La région qu’on nomme aujourd’hui « la banlieue » était communément connue sous le nom de littoral du Metn-Sud. Un littoral pittoresque avec un chapelet de localités blotties au milieu des vergers et de la verdure : Chiyah, Haret Hreik, Mreijé, Bourj el-Brajné, Ghobeiré... Les maisons et villas cossues étaient entourées de jardins fleuris, d’orangers, de...

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