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Voyou, failli... et crétin !

États voyous, États faillis : sur laquelle de ces listes noires, dans quelle indigne catégorie faudrait-il classer ce qu’ont fait du Liban ses propres dirigeants ?

Bref rappel : décerné par Ronald Reagan à la Libye de Kadhafi, le terme de Rogue State s’est nettement élargi, sous George W. Bush, pour englober la Corée du Nord, l’Iran, l’Irak et d’autres pays accusés de terrorisme ou de violation massive des droits de l’homme. On peut regretter toutefois que la version française de cette appellation soit par trop indulgente car, après tout, on peut parfois tomber sur des bandits pas trop repoussants, et même plutôt sympathiques. Dans un de ses films à succès, Jean-Paul Belmondo a brillamment porté ainsi ses deux casquettes de flic et de voyou ; avec sa classe d’enfer, le

gentleman-cambrioleur Arsène Lupin a, lui aussi, fait tourner bien de jolies têtes. Il est grand temps donc de mettre du nerf dans le vocabulaire et d’appeler un chat un chat.

Et maintenant, les faillis. Pour mériter le dégradant label, il faut répondre à toute une série de critères ; or, rien qu’à leur lecture, se laisse deviner l’horrifiante image que renvoie le miroir à notre pays. Est en effet failli, nous disent notamment politologues et économistes, tout État qui cesse d’assurer et d’assumer ses missions essentielles, et à leur tête le respect de l’État de droit. Qui a perdu le monopole de la puissance armée sur son territoire. Qui souffre d’une grave crise économique et financière. Qui ne dispense plus les services publics indispensables. Qui est miné par une corruption généralisée. Qui porte le poids d’une masse de réfugiés et de personnes déplacées, et entretient des relations conflictuelles avec ses voisins. On aurait beau poursuivre l’énumération, force serait de constater qu’en remplissant le formulaire d’admission au club des faillis, le pouvoir libanais s’est appliqué à cocher toutes les cases sans en rater une seule. Il a fait bingo à tous les coups, il a même réduit l’État au rang d’assassin.

Parmi tant d’autres crimes demeurés impunis, l’illustration la plus fidèle de cette vocation mafieuse reste évidemment la double explosion au port de Beyrouth. Là se sont liguées sombres machinations, complicités monnayées et impardonnable négligence pour entreposer, des années durant, dans un des centres névralgiques de la capitale, aux portes des habitations, une mégabombe qui a fini par faire plus de 200 morts parmi la population et ravager toute une partie de la ville. Comme si la contrebande protégée de carburants, de médicaments et de denrées essentielles n’était pas assez, les responsables viennent de montrer – de manière absolument inédite cette fois – dans quel dédain ils tiennent la vie (ou ne serait-ce que le droit à la santé) des simples citoyens.

Énorme scandale en soi, la vaste resquille au vaccin

anti-Covid, honteusement survenue au siège de la présidence de la République et au Parlement, n’aura fait que couronner les énormes failles et trafics grevant la campagne de prévention sanitaire. De ces habitués du passe-droit qui ont bénéficié de la seringue à domicile, on ne pouvait d’ailleurs attendre qu’ils se conforment au règlement et se rendent, leur tour venu, dans les sites de vaccination : c’est le chahutage, la pluie d’invectives et de malédictions, le lynchage verbal qu’ils eurent risqués à coup sûr. Aussi choquante toutefois que ce traitement de faveur est l’incommensurable stupidité des explications officielles qui l’ont accompagné. On a ainsi vu le vice-président de l’Assemblée aller jusqu’à s’en prendre, la bave aux lèvres, à un dirigeant de la Banque mondiale qui dénonçait cette grave infraction. On a vu surtout le ministre sortant de la Santé expliquer son geste par la gratitude due à ces héros de députés qui ont planché, des jours durant, sur les modalités de la campagne sanitaire. Les faiseurs de lois au-dessus de la loi, ça ne va pas, non ?

Jamais la crétinerie ne pourra tenir lieu de circonstance atténuante en matière de mal-gouvernance. Un État est doublement, triplement failli quand, à la banqueroute politique et financière s’ajoute celle, intellectuelle, de ceux qui en ont la charge. Plus urgente que jamais est une mainmise onusienne sur le dossier libanais, thème du rassemblement populaire prévu pour aujourd’hui au patriarcat maronite de Bkerké qui arbore résolument cette juste revendication.

Devrons-nous un jour remercier les gouvernants d’avoir exhibé avec un aussi bel entrain, et sans en oublier une seule, toutes les facettes de leur génie ?

Issa GORAIEB

[email protected]


États voyous, États faillis : sur laquelle de ces listes noires, dans quelle indigne catégorie faudrait-il classer ce qu’ont fait du Liban ses propres dirigeants ?
Bref rappel : décerné par Ronald Reagan à la Libye de Kadhafi, le terme de Rogue State s’est nettement élargi, sous George W. Bush, pour englober la Corée du Nord, l’Iran, l’Irak et d’autres pays accusés...