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Nos Lecteurs ont la Parole

Triste retour sur l’apocalypse

Je cours comme une folle dans les rues ensevelies sous les décombres. Le ciel est jaune de poussière. L’odeur de sang, de fumée et de soufre me brûle les narines. Sur les trottoirs gisent des corps inanimés. Dans le brouillard qui enveloppe mon regard, j’essaie de retrouver mes repères. La rue d’Arménie, les marches de Mar Mikhaël, le café Internationale, puis à droite s’élève, lugubre, un immeuble à l’architecture démodée, Électricité du Liban, qui peine à éclairer le pays…

Mon cœur bat la chamade. Mes mains sont moites de sueur froide. Un goût salé trempe mes lèvres. Je ne me rends même pas compte que des larmes incontrôlables coulent sur mes joues. La nausée me noue l’estomac. Suis-je dans un cauchemar ? Est-ce la réalité, ou mon inconscient me joue-t-il des tours ? « Ne panique pas. Garde ton sang-froid. Tu le retrouveras. Souriant, sain et sauf. Il te prendra dans ses bras et vous rirez de ton angoisse. Comme toujours. Lui, avec son flegme inébranlable, son regard énigmatique, son esprit pragmatique, essaiera de calmer ton anxiété. Il prendra tes doigts entre les siens et les frottera tendrement pour arrêter leur tremblement, caressera tes cheveux en ôtant les débris poussiéreux qui s’y collaient, embrassera tes larmes puis tes lèvres. » Je tente de me raisonner en atteignant la rue Pasteur, dans le quartier de Gemmayzé. Une douleur lancinante irradie le long de ma jambe gauche. Mon nerf sciatique s’enflamme au bout d’une course interminable en talons aiguilles. Soudain, un homme âgé, aux yeux hagards, attrape mon bras. Le sang dégouline de son crâne. Ses cheveux sont blanchis par les cendres. Il pleure comme un enfant. Il répète une litanie de paroles que je ne saisis pas. Sa voix me parvient de loin, comme si mes tympans étaient recouverts de couches isolantes. Je regarde autour de moi. La scène est irréelle, digne d’un film d’horreur, genre fin du monde. Les immeubles sont rasés. Les anciennes demeures traditionnelles aux arcades majestueuses, aux tuiles rouges de Marseille, aux voûtes décorées de fresques, sont à plat. À terre. Enterrées sous des tonnes de décombres, les façades criblées, les portes défoncées. Le cœur poignardé. L’âme béante.

Les gens avancent comme des automates en enjambant les gravats, leur sang traînant dans leur sillage, les uns tenant leurs têtes ensanglantées, d’autres leurs bras cassés ou leurs jambes facturées. Dans un silence fracassant.

J’atteins enfin l’immeuble où il habite. L’entrée est bloquée par un amas de planches, de vitres brisées, de cadres de fenêtres. Je me fraye un passage quand bien même. Les débris de verre s’enfoncent dans mes paumes. La rage désespérée de le retrouver s’empare de mon être. De mon corps. Ô mon Dieu, faites que je le retrouve vivant ! Sain et sauf. Debout sur ses longues jambes, le port altier, les épaules larges.

Je monte les marches qui mènent au troisième étage aussi vite que mes jambes ankylosées, mon nerf sciatique, mes escarpins et ma jupe-crayon le permettent. Aussi vite que le chaos alentour le permet. Aussi vite que les battements stridents de mon cœur. Aussi vite que la course effrénée des pensées incohérentes dans ma tête.

Sur le palier de son appartement, mon cœur s’arrête net. La porte d’entrée en bois massif gît par terre, au milieu du salon. De ce qui était jadis un salon. C’est maintenant un champ de bataille suspendu entre ciel et terre. Dénudé de ses façades, privé de ses vitres, les meubles éventrés, les rideaux déchiquetés, les murs fissurés. Un nuage jaunâtre flotte dans l’air.

Un chaos apocalyptique défigure l’appartement. Comme si un terrible ouragan venait de ravager la maison, détruisant tout sur son passage. Comme si cette pièce, à l’instar de toutes les autres, s’était soudain retrouvée, l’espace d’un instant, dans l’œil d’un cyclone impitoyable. Je l’appelle de toutes mes forces. Le silence me répond. Dans le couloir interminable que je longe, le sol est miné de dégâts, jonché de débris. Je n’essaie pas de les repousser, ni même de les outrepasser. Je les traverse, je les fends, et la douleur déchire mes chevilles. La porte de la chambre est fracassée. Il fait sombre.

De loin, j’aperçois une mèche de ses cheveux blonds sous l’armoire abattue en large par terre. Un cri jaillit du fond de ma gorge. Il tente de franchir ma bouche. Le son sort muet.


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Je cours comme une folle dans les rues ensevelies sous les décombres. Le ciel est jaune de poussière. L’odeur de sang, de fumée et de soufre me brûle les narines. Sur les trottoirs gisent des corps inanimés. Dans le brouillard qui enveloppe mon regard, j’essaie de retrouver mes repères. La rue d’Arménie, les marches de Mar Mikhaël, le café Internationale, puis à droite...

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