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Le nitrate et ses stigmates

Qui a volé un œuf volera un bœuf. Si raide et glissante est d’ailleurs la pente de la criminalité qu’à force de voler, on peut parfois en venir au meurtre. Or, il en va des États comme des humains. Passé maître dans le pillage des ressources nationales, l’État failli dont se trouve accablé le Liban démontre une fois de plus, en ce moment, son total mépris de la vie et de la dignité humaines. Assassin par négligence, incurie ou corruption, cet État l’est encore plus par le zèle qu’il déploie pour étouffer la vérité ; rien ne le révèle mieux que l’affaire de la gigantesque double explosion du port de Beyrouth qui, le 4 août dernier, faisait 200 morts et des milliers de blessés, détruisant en outre une partie notable de la capitale.

La récusation, jeudi, du juge d’instruction chargé d’enquêter sur cette catastrophe est un véritable scandale à tiroirs, tant cette décision revêt en effet l’allure d’une bordée d’insultes lâchées à tout-va et qui heurtent aussi bien l’intelligence des citoyens que leurs sentiments, sans épargner l’honneur du magistrat dégommé ni le prestige de l’institution judiciaire. Insultée en priorité est l’affliction des familles des victimes, qui avaient placé tous leurs espoirs dans les patientes, les laborieuses investigations de la machine judiciaire. Littéralement révoltante est donc la nouvelle pour ces masses de citoyens endeuillés ou qui ont perdu tout ou partie de leurs murs, et qui envahissent à nouveau la rue pour réclamer justice.

Révoltants de petitesse sont ensuite les motifs invoqués pour débarquer le juge Fady Sawan, et à leur tête la suspicion légitime invoquée contre lui par deux anciens ministres et actuels députés qu’il avait incriminés. Son propre appartement ayant été endommagé par la double explosion, la chambre pénale de la Cour de cassation y a vu en effet une cause sérieuse de parti pris. Suprême insolence, Sawan, qui avait vainement convoqué pour interrogatoire le Premier ministre démissionnaire, ne faisait pas secret, en outre, de sa volonté de poursuivre au besoin les plus hauts responsables, sans égard pour de quelconques lignes rouges ou immunités. Il va sans dire que pour tant de courage et de détermination, Sawan aurait bien mérité, au contraire, d’être décoré : et, avec lui, le juge Fady Aridi qui a refusé de s’associer à son éviction.

Révoltante est encore cette dernière, de par les contretemps et retards qu’elle risque d’impliquer. C’est avec une louable célérité que la poursuite de l’instruction était confiée hier au juge Tarek Bitar. Les spéculations vont déjà bon train quant au délai qu’il lui faudra pour se familiariser avec le dossier ou pour donner éventuellement une nouvelle orientation à l’enquête. On peut s’indigner, à ce sujet, de la désinvolte assurance avec laquelle sont couramment déclinées, par les médias, les sympathies politiques des magistrats, pourtant tenus, par définition, à la plus absolue impartialité. Compte tenu de ce qui précède, saute aux yeux l’hypothèque morale que fait peser sur son successeur l’élimination de Sawan : qu’il brise à son tour les tabous, et c’est en effet hara-kiri garanti, lequel pourrait même ne pas se limiter au plan professionnel ; qu’il change de cap, et il se verra inévitablement reprocher sa soumission aux pressions, qu’elles soient officielles ou occultes.

Pour finir, on a certes pu reprocher au juge d’instruction sortant la lenteur de ses investigations ainsi que d’autres lacunes. Au nombre de celles-ci, figure la détention prolongée de fonctionnaires subalternes qui, pourtant, ont amplement alerté leurs supérieurs sur les mortels périls que représentait le colossal stock de nitrate d’ammonium entreposé au port. Également évoqué par ses détracteurs est l’accent excessif mis sur les responsabilités locales plutôt que sur les prolongements extralibanais de l’affaire. À la décharge du juge, est toutefois citée l’extrême indigence du dispositif logistique dont il disposait (secrétaires et autres collaborateurs, batterie d’ordinateurs, etc.) face à la monumentale masse de documents à éplucher. Toujours est-il que, comme par un malin hasard, la récusation de Fady Sawan survient à l’heure où il piochait ferme dans le dossier des hommes d’affaires syriens, proches du régime de Damas, soupçonnés d’avoir commandité l’acquisition, puis l’acheminement, de l’infernale marchandise…

Pour toutes ces raisons, on exigera de plus belle une enquête internationale sur le cataclysme du port ; on dénoncera sans relâche les agissements miliciens visant tantôt à interdire d’antenne sur leur territoire certaines chaînes de télévision, et tantôt à censurer le Net. Car, toute bâillonnée et étouffée qu’elle puisse être, la vérité n’en acquiert parfois que plus de force pour éclater.

Issa GORAIEB

[email protected]


Qui a volé un œuf volera un bœuf. Si raide et glissante est d’ailleurs la pente de la criminalité qu’à force de voler, on peut parfois en venir au meurtre. Or, il en va des États comme des humains. Passé maître dans le pillage des ressources nationales, l’État failli dont se trouve accablé le Liban démontre une fois de plus, en ce moment, son total mépris de la vie et de la...