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Fromage de têtes

Il y a les fortes têtes, et puis il y a les grosses têtes. Les premières sont généralement des personnes de grand savoir, de haute capacité d’imagination et de jugement, des cerveaux. Bref, le genre de personnages que l’on rêve de voir assumer des responsabilités publiques et consacrer leur science au service du citoyen : et pourquoi pas, si ce terme laisse sous-entendre aussi du caractère, une nette tendance à l’obstination, à l’indiscipline, voire à la rébellion. Avec l’obstination de mauvais aloi, l’entêtement contre-productif, destructeur, le tout agrémenté d’une bonne dose de mégalomanie, on passe toutefois à la catégorie des seconds, les grosses têtes.


Les Libanais auront eu tout le loisir de méditer sur la question au spectacle, proprement hallucinant, des virulentes joutes verbales opposant, depuis quelque temps déjà, la présidence de la République et le Sérail : deux pôles auxquels la Constitution fait précisément devoir de coopérer étroitement pour former un gouvernement de salut. Seuls les partisans, ces convertis d’office, auront avalé, toutes crues, les accusations et allégations échangées par les protagonistes ; dans son écrasante majorité, le peuple, lui, et c’est bien le cas de le dire, en a par-dessus la tête de ces irresponsables querelles d’influence et de prestige qui usent un temps précieux alors que le pays s’enfonce chaque jour un peu plus dans l’abîme.


D’autant plus surréelle est la polémique qu’elle tourne, entre autres points de conflit, autour des droits des chrétiens. Holà, pas si vite Messieurs, si seulement vous pouviez commencer par vous pencher, en grande priorité, sur les droits des gens, des citoyens tout court, sans autre distinction : leur droit à une vie digne, en dépit des contraintes de la crise financière et socio-économique ; leur droit à l’accès à leurs propres économies, leur droit au pain quotidien, à l’heure où la mafia étatique pousse son banditisme organique, viscéral, jusqu’à taxer les donations étrangères offertes aux ONG et destinées aux familles nécessiteuses ; le droit à la santé, à une honnête administration des vaccins anti-Covid, à ces médicaments subventionnés que l’on retrouve pourtant en vente dans des pharmacies africaines, tout comme se poursuit imperturbablement l’hémorragie, vers la Syrie, des carburants bénéficiant du même soutien étatique ; le droit à la lumière, au chauffage, à ce nerf central commandant toute activité qu’est de nos jours un réseau internet menaçant, à son tour, de rendre l’âme ; le droit enfin à la vérité, plus de six mois après la criminelle explosion du port de Beyrouth, le droit à la justice alors que des assassins courent en liberté…


Ce point étant éclairci, venons-en aux droits des chrétiens. Il est parfaitement vrai que le Liban ne serait pas le Liban sans ses chrétiens, caractéristique qui, en sus de quelques autres, en fait un pays arabe pas comme les autres. Pour la même raison, en aucun cas cette présence chrétienne, reflétée au niveau des institutions, ne saurait passer pour un acte de clémence consenti par la majorité, pour une entorse généreusement consentie à la loi du nombre. Mais Jésus, que la cause est piètrement défendue !


Aujourd’hui moins que jamais, Michel Aoun ne peut espérer passer dans la postérité comme l’incarnation de cette présidence maronite forte tant de fois revendiquée. Les plus acharnés de ses détracteurs lui reprocheront même de n’avoir cessé, tout au long de sa tumultueuse carrière, de compromettre, par ses initiatives souvent suivies de révisions déchirantes, la présence démographique et le poids moral de sa propre communauté. Ils enfonceront même le clou en soutenant que le seul combat qu’il ait effectivement mené à terme est son accession à la magistrature suprême, due surtout à son alliance avec le même Hezbollah qu’il chargeait, naguère, de tous les maux.


Sans nécessairement remonter aussi loin, et même pour la frange de l’opinion publique la plus portée à l’indulgence, c’est la gestion de la présente crise qui pose cependant problème. En conflit ouvert avec un large éventail de forces politiques, engagé, grâce au zèle de ses mauvais génies, dans une rhétorique populiste du plus mauvais effet, le chef de l’État donne le sentiment croissant de mener une fausse bataille : de veiller, en réalité, moins aux droits des chrétiens qu’aux intérêts et ambitions de son dauphin et gendre. Bataille perdue d’avance, de surcroît, si extraordinairement lourds et nombreux sont les boulets que traîne l’intéressé. À l’Énergie, celui-ci n’a fait que plonger le pays dans le noir. Aux Affaires étrangères, son parti pris pour l’Iran a isolé le Liban de son environnement arabe. Il est sous le coup de sanctions américaines pour collaboration avec la milice, mais aussi pour corruption.


Mais son principal titre de gloire est de caracoler toujours en tête des personnages publics les plus conspués par la contestation populaire du 17 octobre. La tête de turc, incontestée, sans rivale, c’est bien lui.


Issa GORAIEB
[email protected]


Il y a les fortes têtes, et puis il y a les grosses têtes. Les premières sont généralement des personnes de grand savoir, de haute capacité d’imagination et de jugement, des cerveaux. Bref, le genre de personnages que l’on rêve de voir assumer des responsabilités publiques et consacrer leur science au service du citoyen : et pourquoi pas, si ce terme laisse sous-entendre aussi...