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Culture - Littérature

Mahmoud Darwich et la mémoire de l’exil

Alors qu’un nouvel ouvrage critique, « Cartographie de l’exil », vient de paraître chez Actes Sud autour de l’œuvre du poète palestinien, l’auteur, Kadhim Jihad Hassan, en partage avec ferveur sa vision.


Mahmoud Darwich et la mémoire de l’exil

La « Cartographie de l’exil » (Actes Sud) propose plusieurs lectures de l’œuvre de Mahmoud Darwich.

Poète, essayiste, traducteur et professeur des universités, Kadhim Jihad Hassan est né en Irak. En 1976, il s’installe en France où il rencontre au début des années 80 Mahmoud Darwich qui l’invite à participer à la revue al-Karmel qu’il dirige depuis Paris. « Nous étions tout un groupe de jeunes intellectuels arabes de la diaspora et nous nous voyions très souvent, dans une ambiance fraternelle, avec Élias Sanbar, Farouk Mardam Bey et d’autres, c’était comme une famille », se souvient celui qui a entre autres traduit en arabe La Divine Comédie de Dante et les Œuvres poétiques de Rimbaud. Conscient du succès réel des textes traduits de Mahmoud Darwich, qui ont pu donner lieu à plusieurs sujets de thèse ou à des émissions diverses, l’essayiste a constaté qu’il manquait une approche analytique globale de l’œuvre du poète palestinien, et une critique développée et approfondie. En 2017, il coordonne un grand numéro de la revue Europe sur le poète. La même année, une chaire culturelle et académique Mahmoud Darwich est créée par l’Université de Bruxelles, avec plusieurs écrivains et chercheurs internationaux, dont certains des auteurs qui interviennent dans Cartographie de l’exil (Actes Sud). « Cette structure s’intéresse à la poésie, mais aussi aux cultures arabe et mondiale. Elle permet d’élargir l’approche de l’écriture de Darwich, ce qui a été favorisé par un colloque que j’ai organisé à l’Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales) sur le poète, où certaines interventions, très appréciées, ont été élargies pour apparaître dans Cartographie de l’exil », précise celui qui a initié cet ouvrage qui alterne des approches de macro et de microstructure. Certains des auteurs étaient des proches du poète, et leur appréhension des textes est enrichie par une relation personnelle avec celui qui a toujours refusé d’être considéré comme un poète de la résistance. D’autres manifestent une connaissance minutieuse et originale de son œuvre. Les problématiques abordées sont variées : la question de la traduction, l’intertextualité, la thématique du sable, la poétique du masque, les liens entre poésie et histoire…


L’essai sur Mahmoud Darwich de Kadhim Jihad Hassan.


La première lecture est celle de Hassan Khader qui a longtemps été le secrétaire de rédaction de la revue al-Karmel et qui souligne chez Darwich un croisement énonciatif entre une voix individuelle et une autre, collective. « S’il avait écrit une poésie militante, ses textes n’auraient peut-être pas la permanence qui les caractérise. La poésie lyrique implique que la subjectivité soit totalement engagée. Son sujet central est la Palestine, mais il ne l’envisage pas comme une cause ou un slogan. On trouve dans son œuvre un alliage réussi entre une histoire personnelle et intime, et celle d’un peuple.

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Contrairement à tant d’écrivains israéliens qui ignorent le Palestinien dans leurs textes ou qui en proposent une image dégradée, il a opté pour une poésie humaniste. Il met en évidence la tragédie palestinienne sans tomber dans la haine ou la victimologie, et c’est certainement ce qui a favorisé son succès mondial », ajoute celui qui a encouragé un travail de recherche novateur et stimulant autour d’une figure poétique complexe.

« Je suis venu, mais je ne suis pas arrivé »

Pour Kadhim Jihad Hassan, la musicalité des textes de Darwich est primordiale. « On peut même dire qu’il donnait autant d’importance au rythme qu’aux significations : les mots devaient maintenir une cadence qui traverse le texte, ce qui est une grande gageure pour le traducteur. » Élias Sanbar rapporte à ce sujet un souvenir édifiant, lors d’une lecture à la Maison de la poésie, des textes de Darwich qu’il avait lui-même traduits. « Penché vers moi, il chuchota à mon oreille pendant que je lisais un quatrain : “J’entends mon poème”. » Le traducteur semblait avoir répondu avec succès au défi de toute traduction : « Comment une langue chante-t-elle au sein d’une autre ? »


La revue « Europe » a consacré un numéro spécial à Mahmoud Darwich. Photos DR


L’intertextualité est fondamentale dans la création littéraire de Mahmoud Darwich, et elle est évoquée par plusieurs auteurs, dont le coordonnateur de l’ouvrage lui-même, qui propose une lecture percutante de la figure d’al-Moutanabbi. « En reprenant la démarche et l’histoire personnelle de ce poète arabe, Darwich met en place une sorte de jeu de miroir et il le fait parler. Ce procédé correspond à une notion de critique littéraire arabe qui n’existe pas en français, Qassidat al-qinâ (Le poème du masque). Il faut rappeler que certaines notions d’analyse littéraire chez les Arabes sont héritées d’Aristote ; les critiques arabes modernes et les poètes ont ensuite enrichi ces cadres de lecture pour mieux approcher leurs innovations. Ainsi, Darwich porte le masque d’al-Moutanabbi, par exemple, et il rapproche deux expériences qui dialoguent entre elles. Ceci lui permet de relire le passé, et de donner une forme de vitalité à son présent et à sa poésie. Les points de rencontre entre les deux poètes sont leur errance et leur désenchantement vis-à-vis du monde et des instances politiques. Farouk Mardam Bey évoque lui aussi cette généalogie créatrice, Neruda est très présent dans les textes de Darwich, de même qu’Eliot, Lorca ou René Char. Sans parler de la littérature antique avec le personnage d’Œdipe, qui est celui qui regrette d’avoir su. Il est victime d’un savoir qu’il n’a pas cherché, et chez Darwich, on retrouve souvent cette tragédie du témoin et la peine qu’il a à faire admettre une vérité que le monde s’acharne à déformer ou à taire », commente Kadhim Jihad Hassan.


Kadhim Jihad Hassan : « On trouve dans l’œuvre de Mahmoud Darwich un alliage réussi entre une histoire personnelle et intime, et celle d’un peuple. » Photo DR


Aurélia Hetzel, spécialiste de littérature comparée, insiste sur la présence récurrente de la figure christique dans les écrits de Darwich. « C’est le cas d’autres poètes arabes, comme Badr Chakir al-Sayyab, précise à ce sujet le poète franco-irakien. Darwich est de Galilée, et il y a une affinité culturelle qui est en jeu au-delà des religions et une sensibilité à la richesse de la personnalité de Jésus-Christ. Ce personnage cristallise dans ses paraboles une rhétorique et une compétence argumentatives qui traversent les textes de Darwich. » Aurélia Hetzel propose une lecture symbolique du texte poétique composite du poète palestinien en y percevant une tentative de réparer sa terre. « En analysant les mouvements souterrains qui structurent les textes, on peut lire une tension vers le rassemblement. Le poète collecte les fragments d’une mémoire mise à mal par l’exil et la violence israélienne ;

par l’écriture, il incarne la réalité d’une identité menacée », confirme celui qui vient de publier un essai sur l’œuvre de Mahmoud Darwich dans la collection Cent et un livres, de l’Institut du monde arabe. « Il s’agit de donner une idée extensive et unifiante de l’expérience du poète, ce que j’ai organisé chronologiquement, en suivant les différents lieux où il a vécu. J’ai retracé le parcours depuis son village de Galilée, dont sa famille est expulsée, avant d’y revenir de manière clandestine. Sa jeunesse est marquée par la prison et l’assignation à résidence à cause de ses écrits littéraires. C’est dans ce cadre qu’il va rédiger Chronique d’une tristesse ordinaire. Ensuite, il est contrait d’émigrer à Moscou, au Caire puis au Liban où il va rester près de dix ans, avant de devoir à nouveau s’exiler en 1982, lors de l’invasion israélienne. Cet événement déclenche l’écriture d’Une mémoire pour l’oubli qui raconte la tragédie d’une seule journée de bombardements à Beyrouth. Le poète habite alors entre Tunis et Paris. Finalement, après les accords d’Oslo qu’il n’a jamais considérés comme suffisants et réalisables – et l’histoire lui a donné raison –, il s’installe entre Amman et Ramallah », résume l’écrivain qui insiste sur la richesse du dernier ouvrage autobiographique du poète disparu en 2008. Traduit sous le titre Présente absence, il raconte un retour douloureux en Palestine ponctué par les contraintes et les vexations subies de la part de l’armée israélienne. C’est dans ce texte que l’on trouve la célèbre formule « Je suis venu, mais je ne suis pas arrivé. Je suis là, mais je ne suis pas revenu ! ».

Document en ligne

Disponible en librairie, l’essai sur Mahmoud Darwich de Kadhim Jihad Hassan est accessible sur le site de l’IMA à l’adresse suivante :

https ://www.imarabe.org/fr/actualites/l-ima-au-jour-le-jour/2020/la-chaire-de-l-ima-met-a-disposition-son-projet-encyclopedique


Poète, essayiste, traducteur et professeur des universités, Kadhim Jihad Hassan est né en Irak. En 1976, il s’installe en France où il rencontre au début des années 80 Mahmoud Darwich qui l’invite à participer à la revue al-Karmel qu’il dirige depuis Paris. « Nous étions tout un groupe de jeunes intellectuels arabes de la diaspora et nous nous voyions très souvent, dans une...

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