Le point de vue de...

Une ville peut-elle mourir ?

Dans son ode dédiée à la capitale libanaise, le poète palestinien Mahmoud Darwich explique un engouement arabe pour cette « pomme de la mer » : « Nous venons à Beyrouth rien que pour venir à Beyrouth. » L’attraction de ce port renaissant au XIXe siècle et bien développée par Samir Kassir dans son Histoire de Beyrouth, vit arriver des vagues de migration successives en provenance de l’intérieur syrien. Aleppins et Damascènes contribuèrent largement au fleurissement économique et culturel de la capitale. Arméniens, Kurdes, Palestiniens chassés de leurs foyers, rapatriés d’Égypte après les nationalisations de Nasser, et intellectuels arabes menacés dans leur liberté de parole contribuèrent à sa diversité.

Nous aussi, fils des régions « périphériques » du Liban, du Nord, du Sud ou de la Bekaa voulions avec nos accents lourds et notre élégance discutable, aller à l’assaut de Beyrouth pour étudier, séjourner dans une ville riche de promesses ou goûter à la vie nocturne si réputée. C’était la fin des années soixante, l’enthousiasme pour les fédayins, c’était la lutte des classes imaginaire (déclinée dans des références françaises) comme politique, les films d’Ingmar Bergman ou de François Truffaut, les débats idéologiques dans les cafés des rues et les amours sans chagrin.

Lors de ces années où le béton est roi, c’était une ville sans véritable cachet architectural et il fallait bien chercher pour admirer une façade traditionnelle ou des plafonds décorés. Et pourtant Beyrouth vibrait à toutes les causes, abritait ce qu’il y a de mieux dans l’édition et la presse arabes. On s’y sentait vivre, on y mettait les bouchées doubles.

Mais de quel Beyrouth parle-t-on ? De quel périmètre urbain dans cette agglomération qui n’a cessé de s’étendre avec la deuxième moitié du XXe siècle ? Des années plus tard, je me suis rendu compte que tout le long d’une décennie passée dans cette ville avant l’explosion de la guerre en 1975, je n’ai jamais mis les pieds dans la banlieue sud ni dans les faubourgs est, mon Beyrouth c’était la ville administrative grouillant de vie dans son centre commercial et sa place des Martyrs et se diversifiant du côté de Hamra, Verdun ou Raouché et dans l’autre sens vers Achrafieh, abritant les universités, les ambassades, les journaux, les maisons d’édition, les galeries d’art, les salles de cinéma et de théâtre, les restaurants. C’est ce petit pan de ville qu’il fallait à tout prix détruire et c’est ce qui arriva en premier. Les miliciens des deux bords pillèrent et brûlèrent le centre commercial et y firent pousser les herbes sauvages pendant des années. La ligne dite « verte » ne fut qu’une blessure sanglante et profonde dans le corps central de la ville.

Vint le temps de la reconstruction et on ne savait trop quoi faire de cette béance géante au cœur de la ville. Rafic Hariri gagna le pari par défaut, veilla au luxe et à la rentabilité, souleva des critiques mais finit par mettre en œuvre son plan d’un nouveau Beyrouth rutilant à l’emplacement des vieux souks ottomans et de la place des Martyrs et redémarra la métaphore un peu usée du phénix renaissant de ses cendres. Ça brillait mais ça restait de verre : les investissements directs arabes tardaient à venir et la paix régionale avec l’espoir de prospérité piétinait.

C’est dans ce Solidere dénigré et envié à la fois qu’une explosion monstre emporta « l’homme aux semelles d’or » et nombre de ses concitoyens. Dans la zone d’influence iranienne, il est interdit de faire autre chose que de la « résistance ». Les Libanais s’éveillèrent, occupèrent la rue et jetèrent les troupes syriennes hors des frontières. Le pays du Cèdre pouvait revivre, il fallait donc le bloquer. La guerre de 2006 entre Israël et le Hezbollah mettra un frein à la poussée indépendantiste et contribuera encore plus à la détérioration économique. Tout cela ne suffisait pas, il fallait encercler le siège du gouvernement, la belle bâtisse restaurée du Grand Sérail et occuper, grâce à une coalition politique hétéroclite, ce même centre-ville qui flétrira de jour en jour. Celui qui est devenu aujourd’hui président de la République menacera même un jour de mettre le feu à ce quartier déjà en grande partie déserté. Les activités « touristiques » et artistiques se déplaceront vers l’Est, Gemmayzé, et Mar Mikhael.

La dernière méga explosion qui ravagea le port et détruisit une grande partie de Beyrouth frappa ce même centre et ses dépendances. Malgré les appels optimistes d’une jeunesse adepte des réseaux sociaux, le mal semble fait cette fois-ci. Ni phénix ni Sisyphe ne seront appelés à la rescousse. Les bras tombent, on ne sait plus où trouver les ressources psychologiques et matérielles pour rebâtir, il suffit de regarder autour de soi, dans sa famille ou ses voisins pour constater que les enfants partent (d’autres bien plus démunis s’embarqueront à bord d’une felouque afin de rejoindre l’Europe ou mourir en essayant) pour laisser derrière eux un pays de retraités impotents.

Avec l’état lamentable de l’appareil judiciaire libanais et tous les précédents possibles dans les crimes à caractère politique, il est très difficile d’espérer dévoiler la vérité. Attentat délibéré, « accident du travail » ou négligence criminelle ? Le sort, ainsi que des visées destructrices qui se sont déchaînées durant plus de quarante-cinq ans sur Beyrouth, ont-ils fini par avoir raison de son âme ? Une ville peut-elle mourir ?


Dans son ode dédiée à la capitale libanaise, le poète palestinien Mahmoud Darwich explique un engouement arabe pour cette « pomme de la mer » : « Nous venons à Beyrouth rien que pour venir à Beyrouth. » L’attraction de ce port renaissant au XIXe siècle et bien développée par Samir Kassir dans son Histoire de Beyrouth, vit arriver des vagues de migration...

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