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Centenaire Grand Liban : lecture historique

VII – Aux origines du système communautaire libanais

L’ancien ministre feu Michel Eddé n’a jamais caché son attachement ferme au confessionnalisme politique, soulignant que le problème de base au Liban ne réside pas dans le système communautaire en tant que tel – seule formule valable, soulignait-il, dans une société pluraliste –, mais plutôt dans la mentalité sectaire qui marque son application. Un point de vue largement partagé par l’ancien leader de la communauté chiite feu Mohammad Mahdi Chamseddine dans son dernier ouvrage constituant son « testament politique ».

Pour comprendre le fondement du système communautaire libanais, un bref retour à la conquête arabo-islamique du VIIe siècle s’impose.

L’État musulman né de la domination arabe, englobant l’actuel Moyen-Orient et le nord de l’Afrique, a classifié au fil des siècles les populations soumises à son contrôle en deux catégories : les croyants (en l’occurrence les musulmans) et les dhimmis, essentiellement les chrétiens et les juifs. L’État musulman accordait aux dhimmis un statut juridique spécial qui leur permettait de préserver leur liberté de culte, leurs coutumes et leurs biens, de gérer leurs propres affaires, notamment le statut personnel, à la condition de payer la jizya (un impôt) et de faire acte de soumission. L’islam a donné à ce régime de dhimmitude une dimension divine, comme le souligne Antoine Courban dans un article publié dans la revue sénatoriale de l’Institut Lecanuet, France-Forum (n° 76).

Ce statut particulier réservé aux non-musulmans en pays d’islam a eu pour effet d’engendrer des identités communautaires propres aux chrétiens et aux juifs. C’est ce qui fait dire aux historiens que les fondements du système communautaire ont été posés par l’État musulman né après la conquête arabe du VIIe siècle (1).

Le cas libanais

Cette réalité communautaire a pris une tournure particulière au Liban, en ce sens qu’elle a constitué « l’infrastructure même de la société libanaise », et elle a fini, « au bout d’une longue évolution historique propre au Liban, par réaliser dans l’État libanais son expression politique » (2). Le relief géographique de l’entité libanaise a sans doute joué un rôle fondamental sur ce plan. La chaîne de hautes montagnes longeant à pic un littoral de 200 km de longueur a constitué une sorte de rempart permettant de s’opposer aux envahisseurs.

De ce fait, le pays du Cèdre a constitué à différentes phases de son histoire une terre d’accueil permettant aux minorités religieuses de la région d’y trouver refuge et de préserver ainsi leur liberté et leurs traditions. C’est ce qui fera dire bien plus tard à Michel Chiha que le Liban est un pays de « minorités confessionnelles associées ».

La consolidation de cet état de fait communautaire prend une nouvelle dimension, essentiellement politique et quasi « souveraine », avec la conquête ottomane en 1516. D’emblée, le nouveau pouvoir ottoman maintient les privilèges dont bénéficiait la Montagne (le Mont-Liban) sous le règne des Mamelouks. Les Libanais, principalement les maronites et les druzes, parviennent à sauvegarder leur liberté et leurs traditions socioculturelles.

Répartition confessionnelle du pouvoir

Ce communautarisme de facto prend pour la première fois une forme institutionnelle après les affrontements intercommunautaires opposant maronites et druzes au Mont-Liban en 1842 et 1845. Dans le but de mettre un terme aux troubles, un régime de deux caïmacamats est mis en place, l’un maronite et l’autre druze. Un conseil communautaire mixte est formé dans chaque caïmacamat regroupant douze membres : deux maronites, deux grecs-orthodoxes, deux grecs-catholiques, trois sunnites, deux druzes et un chiitte.

Le régime des caïmacamats ne met pas fin pour autant aux troubles confessionnels. Pour stopper net les massacres, les cinq puissances de l’époque ainsi que la Sublime Porte adoptent le 9 juin 1861 un nouveau régime politique, bénéficiant pour la première fois d’une garantie internationale, la moutassarrifiya qui institutionnalise encore une fois le système communautaire. Le Liban est alors gouverné par un « moutassarref » nommé par Istanbul et qui doit être un sujet ottoman, non libanais, chrétien, obligatoirement catholique. Il est assisté d’un conseil d’administration communautaire formé de douze membres élus. 

Le mandat français

Après la proclamation du Grand Liban, la France envisage une réorganisation politique et administrative sur base du régime communautaire déjà en place. De fait, la Charte du mandat, approuvé le 24 juillet 1922 par le Conseil de la Société des nations, stipule dans son article 6 que « le respect du statut personnel des diverses populations et de leurs intérêts religieux sera entièrement garanti ». Cette Charte du mandat constitue ainsi une reconnaissance internationale du système communautaire.

Dans le cadre de l’action de réorganisation politique initiée par la France, l’année 1926 verra la naissance de la première Constitution libanaise, qui sera élaborée grâce à l’apport fondamental de Michel Chiha. Le document consacre explicitement le système confessionnel.

Dans un tel contexte, le haut-commissaire français Maurice Sarrail fera preuve en 1926 d’une méconnaissance totale des réalités locales et sur base de ses positions anticléricales, il décide d’abolir la représentation confessionnelle au sein du Conseil représentatif chargé d’élaborer le statut organique du Liban, ce qui suscite un tollé général, si bien que le gouvernement français est contraint de mettre à l’écart Sarrail qui est remplacé par Henry de Jouvenel. Celui-ci rétablit le Conseil représentatif conformément aux usages confessionnels.

Le testament politique de Chamseddine

Cette réalité communautaire se maintiendra au fil des ans et sera consacrée une nouvelle fois lors de l’indépendance de 1943 avec la « formule libanaise ». Ce système confessionnel sera fragilisé au fil des ans par de multiples interférences étrangères si bien que l’imam Mohammad Mahdi Chamseddine, qui était au début de la guerre libanaise le porte-étendard de la « démocratie du nombre », écrira dans ce qui constitue son testament politique : « Dans le contexte présent, je rejette le projet d’abolition du confessionnalisme politique (…) et j’appelle à axer les efforts sur l’examen des lacunes qui entachent notre système confessionnel afin d’y remédier (…). J’exhorte les chiites libanais, en particulier, et tous les Libanais à abolir de l’action politique le projet d’abolition du confessionnalisme » (3).

1) Edmond Rabbath, « La formation historique du Liban politique et constitutionnel » (Publications de l’Université libanaise, pp. 56-57).

2) Edmond Rabbath, op.cit.

3) Mohammad Mahdi Chamseddine (2001), « El-Wassaya » (éditions an-Nahar, pp. 52-53 et p. 60).

L’ancien ministre feu Michel Eddé n’a jamais caché son attachement ferme au confessionnalisme politique, soulignant que le problème de base au Liban ne réside pas dans le système communautaire en tant que tel – seule formule valable, soulignait-il, dans une société pluraliste –, mais plutôt dans la mentalité sectaire qui marque son application. Un point de vue largement partagé...