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Centenaire Grand Liban : lecture historique

V – Après les massacres de 1860, une longue période de stabilité avec la « moutassarrifiya »

V – Après les massacres de 1860, une longue période de stabilité avec la « moutassarrifiya »

Des soldats en poste à Beyrouth pour veiller à la sécurité durant les événements de 1860. Photo d’archives L’OLJ

La chute de Bachir II en 1840 et, avec lui, celle de l’émirat de la Montagne porteront un coup sévère à l’action menée depuis la fin du XVIe siècle d’abord par Fakhreddine II, puis par les émirs Chéhab afin d’édifier une entité libanaise autonome (correspondant territorialement au Liban actuel), fondée sur un relief géographique particulier qui aura forgé au fil des siècles une « personnalité, ou spécificité, libanaise ».

Dans le sillage de l’effondrement du règne des émirs commenceront à apparaître au grand jour les prémices d’une tension maronito-druze sous l’effet de deux facteurs : l’annihilation (avec la fin de l’émirat) d’un pouvoir central plus ou moins fort qui cristallisait une unité nationale ; et, comme corollaire, l’accroissement des interventions étrangères qui attisaient le feu de la discorde.

Les autorités ottomanes et anglaises de l’époque n’auront pas beaucoup de mal à exploiter et exacerber les sensibilités et l’inconscient collectif des deux parties. Elles joueront en quelque sorte sur ce que Ibn Khaldoun appelait la assabiya, ou esprit de corps. Aussi bien au niveau des maronites que des druzes, cet esprit de corps est historiquement ancré dans leur réalité sociale respective, sans doute en raison de leur statut de minorité dans la région. Durant les événements sanglants de 1842, puis de 1845 et, surtout, de 1860, cet esprit de corps se montrera plus solide au niveau de la communauté druze que chez les maronites, ces derniers étant le plus souvent divisés entre au moins deux courants, comme cela se manifestera d’ailleurs tout au long de leur histoire ancienne et contemporaine.

Le règlement de Chakib effendi

La mise en place du système des deux caïmacamats en 1842, pour mettre un terme aux affrontements intercommunautaires, n’aboutit pas aux résultats escomptés. Les incidents se poursuivent de manière intermittente et un nouveau « round » de violences éclate en avril et mai 1845, visant plusieurs villages chrétiens de la Montagne. Ces attaques sont facilitées par une évidente collusion ottomane, ce qui amène le consul de France de l’époque, Eugène Poujade, à souligner que « la partialité des Turcs en faveur des druzes devient évidente pour tout le monde ». Le consul anglais Moore sera amené à reconnaître pour sa part que la politique de l’Empire ottoman est d’entretenir « un état de désordre au Liban » afin de créer le prétexte d’abolir les institutions existantes et de nommer un gouvernement turc à Beyrouth pour rétablir l’ordre. Cela n’est pas sans rappeler le rôle de pompier pyromane joué bien plus tard par l’occupant syrien.

Le 14 septembre 1845, après s’être bien assurées que les affrontements intercommunautaires ont détruit l’unité politique de la Montagne et sapé l’œuvre de l’émirat, les autorités ottomanes dépêchent à Beyrouth leur ministre des Affaires étrangères Chakib effendi, pour trouver une issue, ottomane, à la crise. Sa mission débouche sur un amendement à l’accord instaurant les deux caïmacamats, sous la forme d’un règlement, qui sera connu sous le nom de « règlement de Chakib effendi ». Ce dernier met en place un conseil communautaire mixte dans chaque caïmacamat, regroupant douze membres : deux maronites, deux grecs-orthodoxes, deux grecs-catholiques, trois sunnites, deux druzes et un chiite. Les membres de ces deux conseils ont pour tâche de régler les affaires de leurs coreligionnaires dans leurs caïmacamats respectifs.

Le règlement de Chakib effendi ne met pas fin pour autant au climat d’insécurité en raison de la volonté de l’Empire ottoman de briser définitivement toute influence des émirs et chefs féodaux pour gouverner directement le Liban.

Égalité entre chrétiens et musulmans

En 1856, une nouvelle donne surgit qui, par ricochet, pavera la voie aux massacres de 1860. Sous la pression de la France et de l’Angleterre, le sultan ottoman rend un édit instaurant une égalité entre les sujets musulmans et chrétiens de l’empire. Cette mesure est mal accueillie par les Ottomans musulmans qui manifestent un profond sentiment de colère, ce qui attise dangereusement un fanatisme musulman. Les chrétiens de l’empire feront les frais, paradoxalement, du firman réformateur du sultan. Cela se répercute tout naturellement sur le Liban où le représentant de la Grande Porte, Khorchid Pacha, entreprend de tisser des liens étroits avec les chefs féodaux druzes en prenant bien soin dans le même temps de susciter et d’entretenir un climat haineux, tout en poussant les druzes à se préparer militairement au combat.

La révolte de Tanios Chahine

En janvier 1859, une autre donne apparaît avec le déclenchement dans le Kesrouan d’une révolte paysanne maronite conduite par un jeune de Rayfoun, Tanios Chahine, et dirigée contre les grandes familles féodales chrétiennes, dont les Khazen qui sont forcés à quitter la région. Ce mouvement de révolte est rapidement exploité et encouragé par les Ottomans et les Anglais. Les Ottomans, d’abord, pour favoriser une dislocation de la société maronite et une annihilation de tout pouvoir local dans la Montagne chrétienne. Afin de tenter d’atteindre cet objectif, Khorchid dépêche en juin 1859 un émissaire auprès de Tanios Chahine afin de l’encourager à aller jusqu’au bout dans sa révolte. Mais le chef rebelle refuse de jouer le jeu. Tanios Chahine est également sollicité par les Anglais qui lui proposent une alliance et une protection, l’objectif de l’Angleterre étant de remplacer la France comme alliée des maronites. Mais là aussi, Tanios Chahine refuse de s’engager sur cette voie.

Ces avances ottomanes et anglaises ne freinent pas la révolte paysanne qui s’étend au Chouf parmi les paysans chrétiens. Quelques soulèvements de paysans druzes sont signalés dans certains villages, mais la fronde est rapidement jugulée par les dignitaires religieux qui mettent l’accent sur la nécessité de préserver l’unité des rangs druzes autour des seigneurs et chefs féodaux. L’esprit de corps, la assabiya, permet ainsi d’éviter une dislocation des rangs druzes.

Les préparatifs guerriers

C’est dans ce climat que les préparatifs militaires sont menés dans les deux camps. Des achats d’armes sont effectués à grande échelle. L’effort de guerre druze se fait avec la complicité de Khorchid et la bienveillance anglaise. Durant l’hiver 1859-1860, de nombreuses réunions ont lieu à Beyrouth entre les chefs druzes et les autorités ottomanes en place, Khorchid en tête. Au niveau maronite, les familles fortunées se cotisent pour financer l’achat d’armes. Sur le terrain, l’un des chefs de Zghorta, Youssef beik Karam, met sur pied une milice organisée et bien armée pour défendre ses coreligionnaires dans différentes régions. L’affrontement généralisé aura lieu au printemps 1860, donnant lieu à des massacres répugnants et des représailles non moins ignobles. De nombreux villages sont pillés et incendiés de part et d’autre, les Ottomans ne ratant aucune occasion pour jeter de l’huile sur le feu, allant même jusqu’à participer à plusieurs occasions aux attaques contre les chrétiens. Dans le cadre de cette conflagration – au cours de laquelle les druzes ont recours plus d’une fois à la ruse –, les chrétiens pâtissent d’un handicap majeur, celui de l’impact qu’a sur leur combativité le climat général de fanatisme qui sévit dans l’Empire ottoman du fait de l’édit du sultan adopté en 1856.

Sous l’effet de ce climat de fanatisme, les massacres s’étendent le 9 juillet 1860 aux chrétiens de Damas, à la suite de réunions tenues dans la capitale syrienne en présence, notamment, du gouverneur ottoman de Damas Ahmad Pacha et de Khorchid. Face à l’ampleur du carnage, et devant la passivité

d’Ahmad Pacha qui laisse faire, l’émir algérien Abdel Kader intervient et parvient à sauver non moins de 1 500 chrétiens.

Vague d’arrestations et d’exécutions

Les nouvelles des massacres de Damas parviennent le 16 juillet à Paris. Les autorités françaises ordonnent alors l’envoi d’une force de 7 000 soldats pour rétablir l’ordre. Cette démarche amène le pouvoir ottoman à dépêcher son ministre des Affaires étrangères Fouad Pacha au Liban et en Syrie afin de calmer le jeu, l’empire craignant une intervention française d’envergure en Syrie. Dans le but de calmer ainsi le courroux des Européens, Fouad Pacha se rend en Syrie et ordonne

l’arrestation de tous les responsables des massacres de Damas. Plus d’une centaine d’officiers et de soldats ottomans sont fusillés pour leur participation au carnage. Même le gouverneur Ahmad Pacha et 56 autres responsables sont pendus, dont les anciens commandants des garnisons de Hasbaya et de Rachaya qui avaient facilité les massacres contre les chrétiens.

À Beyrouth, Fouad Pacha ordonne l’arrestation de Khorchid et ses officiers ainsi que des plus importants chefs druzes, dont le caïmacam Mohammad Arslane. De lourdes peines de prison sont prononcées, mais en définitive, les détenus seront remis en liberté.

Le Règlement organique instaurant la moutassarrifiya

Au plan politique, une commission internationale est formée pour discuter de l’avenir du Liban. Elle regroupe des représentants de la Grande-Bretagne, de la France, de l’Autriche, de la Russie et de la Prusse. Elle entame ses travaux à Beyrouth le 5 octobre 1861 sous la présidence de Fouad Pacha. Au terme de huit mois de discussions, un statut – le « Règlement organique » – est signé le 9 octobre 1861. Ce statut fait du Liban une province ottomane autonome sous la garantie de la Grande Porte et des cinq puissances de l’époque. L’Italie adhérera à l’accord en 1867 en tant que garant également. Le Liban est amputé de Beyrouth, de la Békaa, des régions de Tripoli et de Saïda, mais c’est la première fois que l’autonomie du Liban dans le cadre de l’Empire ottoman est garantie par les puissances européennes. Auparavant, cette autonomie de l’entité libanaise était le fruit de l’action de Fakhreddine II et des émirs Chéhab, mais elle ne bénéficiait d’aucune garantie occidentale.

Sur base de ce Règlement organique, le petit Liban est placé sous le régime qui prendra pour nom la « moutassarrifiya ». Il est gouverné par un « moutassarref », nommé par la Grande Porte et qui doit être un sujet ottoman, non libanais, chrétien, obligatoirement catholique. Il est assisté d’un conseil d’administration formé de douze membres élus : quatre maronites, trois druzes, deux grecs-orthodoxes, un grec-catholique, un sunnite et un chiite.

Ce régime assurera une longue période de stabilité et de prospérité au Liban. Les différents moutassarrefs qui se succéderont au pouvoir, ou du moins la plupart d’entre eux, réussiront à mettre en place une administration efficace, de même qu’ils initieront des projets de développement axés sur l’agriculture et le réseau routier. La moutassarifiya restera en vigueur jusqu’à l’entrée de la Turquie dans la Première Guerre mondiale, en 1915. Le Règlement organique est alors abandonné par la Turquie qui désigne, pendant les trois dernières années, des moutassarefs musulmans jusqu’à l’effondrement de l’Empire ottoman, en 1918.

La chute de Bachir II en 1840 et, avec lui, celle de l’émirat de la Montagne porteront un coup sévère à l’action menée depuis la fin du XVIe siècle d’abord par Fakhreddine II, puis par les émirs Chéhab afin d’édifier une entité libanaise autonome (correspondant territorialement au Liban actuel), fondée sur un relief géographique particulier qui aura forgé au fil des siècles...