Critiques littéraires Roman

Alice Zeniter : la question de l’engagement dans un monde à bout de souffle

Alice Zeniter : la question de l’engagement dans un monde à bout de souffle

© Roberto Frankenberg / Télérama

Comme un empire dans un empire d’Alice Zeniter, Flammarion, 2020, 398 p.

Le nouveau roman d’Alice Zeniter s’inscrit dans une actualité récente, celle de l’année 2019 qui voit le mouvement des gilets jaunes se durcir, la gauche chercher désespérément à rassembler ses forces et la contestation sociale se mondialiser et se modifier en profondeur, conséquence du développement de mouvements anonymes et planétaires – dans la foulée du très fameux Anonymous – et de la multiplication des attaques informatiques qui rebattent les cartes de l’économie et de la géopolitique mondiales.

Les deux personnages principaux sont Antoine et une jeune femme dont on ne saura pas le nom, qui aurait des origines arabes et qui se fait appeler L. Il est assistant parlementaire d’un député de gauche dont il partage de moins en moins la vision, mais il caresse en secret un grand rêve, celui d’écrire un roman sur la guerre d’Espagne. L. est hackeuse et a choisi de se consacrer à un combat politique clandestin, contre les violences faites aux femmes ou le capitalisme mondialisé. Elle passe des heures dans « le monde du dedans », « libre, fou et immense », qui s’ouvre à elle comme un labyrinthe aux milliers de possibilités chaque fois qu’elle s’installe face à son ordinateur. En revanche, elle ne se sent presque jamais à sa place dans le monde du dehors dont les règles de fonctionnement lui conviennent mal et ce malaise va s’accentuer encore lorsque son compagnon Élias, de nationalité allemande comme son nom ne l’indique pas, va se faire arrêter. Il est accusé d’avoir piraté une société de surveillance et il va être incarcéré. Dès lors, elle se sent observée, menacée et son angoisse va grandir jusqu’à la paralyser. Néanmoins, pour gagner sa vie, il arrive qu’elle secoue sa torpeur, se rende à vélo chez des clients confrontés à des pannes informatiques et les dépanne.

Pour planter le décor de ces deux vies parallèles – mais qui finiront par se croiser – Zeniter fait un portrait particulièrement désenchanté de la France, celle des ronds-points chers aux gilets jaunes et des centres commerciaux qui abondent en Netto, Super U et autres Halles aux chaussures. « Peut-être que quelqu’un avait besoin de ces boutiques. Peut-être que leurs lumières, le soir, réchauffaient le cœur de certains automobilistes. Peut-être qu’il y avait des hommes et des femmes pour tourner avec joie autour des ronds-points plantés de rhododendrons et surmontés d’un bateau de pêche qui fluidifiaient la circulation entre un dépôt-vente de jouets et un concessionnaire automobile. Mais qui ? » Dans ce paysage morne et sans horizon, même les hackers ont perdu leur innocence rebelle ; ils se sont fait recruter par l’industrie de la surveillance et les start-ups informatiques et beaucoup sont devenus des mercenaires. Ils ne constituent plus le contre-pouvoir dont ils avaient rêvé à leurs débuts. Et si l’Assemblée nationale vote des lois qui disent qu’un piratage est un acte de guerre, « plus personne ne va oser bricoler en ligne » et les hackers vont être identifiés à « l’Axe du mal ». Sombre perspective…

On l’aura compris, Zeniter compose là un roman très ample qui ambitionne de poser la question de l’engagement, officiel ou souterrain, pour une génération qui se cherche et qui est confrontée à un monde « violent et essoufflé ». Si elle déroule de sa belle plume, rigoureuse et inspirée, les différents volets de deux existences dissemblables et qui vont mettre beaucoup de temps à se trouver un langage commun, les fils de l’intrigue paraissent par moment trop minces pour donner à ce roman touffu de quatre cents pages une colonne vertébrale solide. Il arrive qu’on se perde dans les nombreux passages « ésotériques » concernant le codage, les règles du hacking, le dark web, ou le nettoyage de bécanes infectées ; ou qu’on s’ennuie un peu dans les nombreuses scènes qui se déroulent dans les coulisses du monde de la représentation politique.

On prendra néanmoins beaucoup de plaisir dans la vivacité de certaines scènes, dont celles des soirées festives ou des manifestations (« Vive le vent, vive le vent, vive le vandalisme ») ; ou dans la délicatesse du chapitre final qui se déroule dans « la Vieille Ferme » où vit une communauté, à géométrie variable, d’artistes et d’activistes. Chapitre qui s’achève sur une superbe séquence de danse avec des « corps pressés », des « corps confondus », qui dansent jusqu’au déséquilibre « comme s’ils voulaient tomber avant de se rattraper à une épaule ou à la musique et d’éclater de rire ». Et ce roman sans aucun doute fera réfléchir, à la lumière de ses éclairages singuliers.


Comme un empire dans un empire d’Alice Zeniter, Flammarion, 2020, 398 p.Le nouveau roman d’Alice Zeniter s’inscrit dans une actualité récente, celle de l’année 2019 qui voit le mouvement des gilets jaunes se durcir, la gauche chercher désespérément à rassembler ses forces et la contestation sociale se mondialiser et se modifier en profondeur, conséquence du développement de...

commentaires (0)

Commentaires (0)

Retour en haut