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Un record d’infortunes

C’est vrai que cette sinistre multinationale de Covid-19, mutants, variants & Cie n’a fait de cadeaux à personne sur Terre. Des décès par centaines de milliers, les hôpitaux débordés, les économies mondiales à terre, les familles emmurées ou compartimentées, et puis cette surréelle polémique faisant rage un peu partout entre partisans et détracteurs du masque de protection ou du vaccin. C’est bien vrai aussi que peu de gouvernements, de par le monde, peuvent se targuer d’avoir parfaitement géré, sans erreurs, sans tâtonnements, sans à-coups, corrections de tir, revirements et volte-faces, la situation sans précédent que créait la pandémie. Mais quelle nation, même parmi les plus défavorisées, pourrait-elle disputer aux Libanais leur triste record en matière de cumul d’infortunes simultanées ? Quel autre pays endure-t-il, en même temps que les universels ravages du virus, un effondrement du système financier, une vertigineuse dévaluation de facto de sa monnaie, une folle, débridée, incontrôlée hausse des prix, un appauvrissement accéléré de la population, privée même d’accès à ses dépôts bancaires ; et, en prime, une interminable crise ministérielle tournant inexorablement à la crise de régime et même de système ?

Le confinement que commande la préservation des vies humaines, ou alors l’entretien du circuit économique ? Ce dilemme planétaire, nous n’avons même pas eu la moindre chance de le trancher de manière volontaire, réfléchie, rationnelle, en l’absence de dirigeants conscients de leurs responsabilités. Confrontée hors de toute stratégie sanitaire, la pandémie a certes aggravé la détresse économique et financière du Liban ; mais elle n’en est absolument pas la cause, comme c’est le cas partout ailleurs. Bien avant la microscopique bête, ce sont en effet les dirigeants du Liban eux-mêmes qui ont ruiné celui-ci. Pire encore, ils ne l’ont pas fait par seule incompétence ou stupidité, mais parce que, forts de leur impunité, ils se sont acharnés, des années durant, à piller éhontément les biens publics. Directement ou par intermédiaire, ils conservent à ce jour les rênes du pouvoir : le plus incroyable étant que c’est d’eux qu’il faut prétendument attendre la halte à la corruption.

Révélatrices de cette immersion dans l’absurde sont les suites locales de l’enquête lancée par les autorités helvétiques et mettant en cause le gouverneur de la Banque du Liban. Sans naturellement préjuger des résultats de cette investigation, il est intéressant de relever que l’intéressé, se refusant à tout interrogatoire sur place (et même dans les locaux de l’ambassade helvétique à Beyrouth), se dit déterminé, en revanche, à se rendre en Suisse pour y répondre de sa gestion. Qu’est-ce donc qui pourrait soudain l’en empêcher ? Concertées ou non, allez savoir, ce sont, fort paradoxalement, les poursuites engagées jeudi contre lui par la procureure générale près la cour d’appel du Mont-Liban, pour négligence professionnelle et abus de confiance en matière de manipulation du taux de change. Quoi qu’il en soit, Riad Salamé reste l’homme qui, mieux que personne, a la délicate – sinon périlleuse – capacité de répertorier et de dévoiler, chiffres en main, les innombrables irrégularités, détournements et vols caractérisés commis par des responsables véreux et dont le stupéfiant montant s’élève à des dizaines de milliards de dollars. Certaines parties politiques se sont vu accuser de serrer les rangs autour du gouverneur pour parer à ce risque. Comme dans le cadre d’un bluff colossal mais qui ne trompe personne, d’autres au contraire (et non des moins suspectées de corruption, pourtant !) applaudissent à l’hallali…

Mais n’est-ce pas le même type d’intoxication qui est servi à la louche à propos des manifestations de Tripoli, assombries par de graves actes de vandalisme ? La propagande officielle a été prompte à ne voir dans toute cette effervescence insurrectionnelle que la main de l’extrémisme religieux, voué à déstabiliser un pays nageant dans la félicité et l’aisance. Or, c’est oublier que dans notre pays, la plupart des démonstrations de rue n’échappent guère à l’action des infiltrés et des provocateurs ; c’est surtout faire criminellement l’impasse sur la très réelle colère d’une population démunie, affamée et ne subsistant que grâce aux modestes travaux du jour, en l’absence de tout secours étatique qui rendrait acceptable la consigne de confinement.

C’est sur le pestilentiel terreau de la mal-gouvernance et de la prévarication que peut germer et se développer la graine de la révolution.


Issa GORAIEB

[email protected]


C’est vrai que cette sinistre multinationale de Covid-19, mutants, variants & Cie n’a fait de cadeaux à personne sur Terre. Des décès par centaines de milliers, les hôpitaux débordés, les économies mondiales à terre, les familles emmurées ou compartimentées, et puis cette surréelle polémique faisant rage un peu partout entre partisans et détracteurs du masque de protection...