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Lifestyle - Photo-roman

« Le Liban a besoin d’oxygène »

Le Liban suffoque, le corps médical est au bout du bout, des patients doivent céder leurs lits d’hôpitaux avant même d’être guéris, d’autres se font soigner dans les couloirs et parkings. Une fois de plus, à nous de nous sauver.

« Le Liban a besoin d’oxygène »

Photo Intagee Production

Vu hier soir au journal télévisé de 20h sur la LBC : « Thérèse est positive au Covid-19. Après une brève hospitalisation, et quoiqu’encore malade, Thérèse rentrera chez elle pour laisser sa place à un autre patient qui a besoin d’un lit. » Je cherche un adjectif pour décrire le regard de Thérèse, agrippé de toutes ses forces aux mots de l’infirmière en combinaison « Hazmat » qui lui explique comment il lui faudra faire fonctionner le concentrateur d’oxygène qu’elle rapportera chez elle à sa sortie de l’hôpital au cas où son niveau d’oxygène viendrait à baisser. Cette impuissance-là ne se décrit pas. Pelotonnée sous son plaid délavé et flanqué d’un dessin de Donald Duck, Thérèse regarde l’infirmière avec les yeux d’un enfant sans la moindre défense, sans la moindre idée de ce qui lui arrive ou de comment, de quand ce cauchemar se terminera. Même dire « oui, j’ai compris comment la machine fonctionne » lui est difficile. Et quand elle trouve encore la force de tousser, en prenant soin de se retenir pour ne pas réveiller les malades qui dorment dans le couloir à côté, je sais qu’elle crève de peur et qu’elle donnerait tout pour rester ici plus longtemps. Avoir accès, en pressant sur un bouton, à une main qui prend la sienne, à une voix qui la rassure et lui rappelle qu’elle n’est pas seule, à l’oxygène et aux soins dont elle a encore besoin. Mais Thérèse sait qu’elle doit rentrer chez elle plus tôt que prévu, puisque les lits d’hôpitaux manquent et que celui qu’elle occupe est désormais l’une des denrées les plus rares dans notre pays en panne et en pénurie de tout. Alors, avec l’infinie dignité qui se lit sur son visage masqué, Thérèse se tait et endigue sa toux.

À qui la faute ?

Toute la nuit, le visage de Thérèse contrainte hâtivement de rentrer chez elle pour céder son lit à un malade « plus grave » du Covid-19, le corps de Thérèse rendu à sa vulnérabilité d’enfant, les yeux de Thérèse déchiffrant cette machine à laquelle tient sa vie, ne m’ont pas quitté. Alors que j’écris ces lignes, je me repasse les images du ministre de la Santé qui, après avoir tenu à assister à l’ouverture d’une bijouterie à Baalbeck en plein confinement, après avoir participé à un déjeuner rassemblant une quinzaine de personnes sans masque autour d’une table couverte de plats, a été contaminé puis a trouvé sans la moindre difficulté un lit d’hôpital. Il a été hospitalisé « 3a so7a w salémé », « juste au cas où », tandis que les patients ordinaires, une fois dûment triés selon la gravité de leur cas, se font soigner dans le parking des urgences. Où trouver des termes à la hauteur de telles abjections ? J’ai la nausée.

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« Mon test est négatif, on peut se voir ! »

« À qui la faute ? Au gouvernement dont on a compris qu’il ne fallait plus rien attendre, dont on n’a jamais rien eu et qui a éternellement brillé par son talent de tout foirer ? Ou aux citoyens, supposément plus éclairés que leurs dirigeants, mais qui ont fait l’exact inverse de tout ce qu’ils ont prôné depuis octobre 2019? Qui n’ont respecté aucune mesure de sécurité, qui ont ri au nez du virus et qui se sont comportés de bien pire manière que le pouvoir qu’ils ont tant vomi ? » m’a demandé R. en me montrant des vidéos de fêtes à huis clos dans des luxueux chalets de montagne. La question est légitime, mais l’heure n’est pas à la désignation des coupables. Passé le pic, leur moment viendra. Et je ne parle évidemment pas du pouvoir en place, son immuable criminalité n’est plus à prouver.

Pour eux, pour Thérèse

Pour l’heure, mon WhatsApp tintinnabule de messages en lettres majuscules qui hurlent : LE LIBAN A BESOIN D’OXYGÈNE. Pour l’heure, à défaut d’applaudir à 20h sur nos balcons le corps médical, et puisque de toute façon nous n’avons même plus la force pour ça, puisse le regard de Thérèse, celui des patients triés dans les couloirs et les parkings être notre dernier sursaut de conscience. Il faut n’avoir rien vu, rien vécu, pour penser que c’est notre répugnante classe politique qui nous sortira de la crise dans laquelle elle nous a jetés. Alors à nous, à nous seuls, de sauver ce qu’il reste à sauver. Faisons-le pour une ambulancière de Zalka qui promet à une femme en larmes qu’elle reverra son mari, « ne nous inquiétez pas, je prendrai soin de lui comme de mon propre père ». Pour un aide-soignant du Akkar, une urgentiste de Tripoli, un réanimateur de Jbeil, une pneumologue de Nabatiyé, devenus enragés et insomniaques à l’idée d’avoir peut-être ramené le virus chez eux, à l’idée de dormir à côté d’une femme asthmatique ou d’un père diabétique. À l’idée de ne plus oser embrasser leurs enfants qui dorment. Pour ces employés de morgue qui n’en peuvent plus de ranger des corps à qui personne n’est venu dire adieu. Pour ce médecin généraliste d’un petit village du Metn qui a guéri son bled cent fois et qui, en dépit de ses quatre-vingts ans, continue de grimper dans sa vieille voiture pour aller au chevet de ses patients, se confiant à je ne sais quel Saint pour ne pas être lui-même emporté par la vague pandémique. Pour cette infirmière de Ajaltoun qui m’a raconté, via Instagram, le drame confiné dans l’hôpital où elle passe 20h par jour. « Personne ne pense à nous », m’a-t-elle écrit. Pour les infirmières, pour qu’elles ne soient plus jamais regardées de haut, ces grandes femmes d’un pays abîmé par de petits hommes. Pour le corps médical tout entier qui est le cœur et les poumons du Liban. Faisons-le pour eux, pour Thérèse, et pour nos parents et grands-parents dont les yeux ne quittent plus ces oxymètres accrochés à leurs doigts.

Faisons-le surtout parce qu’il faut que le pays recouvre ses forces en vue de la prochaine bataille qui nous attend : vous, vautrés sur vos sièges, affalés dans vos palais, vous, le véritable et plus redoutable virus qu’on devra éradiquer.


Vu hier soir au journal télévisé de 20h sur la LBC : « Thérèse est positive au Covid-19. Après une brève hospitalisation, et quoiqu’encore malade, Thérèse rentrera chez elle pour laisser sa place à un autre patient qui a besoin d’un lit. » Je cherche un adjectif pour décrire le regard de Thérèse, agrippé de toutes ses forces aux mots de l’infirmière en...

commentaires (3)

Thérèse, hier, avait bien compris qu'elle était encore capable de respirer, tandis que d'autres étaient entrain d'étouffer.

Esber

16 h 49, le 18 janvier 2021

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Commentaires (3)

  • Thérèse, hier, avait bien compris qu'elle était encore capable de respirer, tandis que d'autres étaient entrain d'étouffer.

    Esber

    16 h 49, le 18 janvier 2021

  • C'est bien Gilles, mais comment le faire ?

    Esber

    16 h 29, le 18 janvier 2021

  • Le grand scandal c est que les hôpitaux privés refusent de traiter les malades atteints de COVID car ce sont des traitements peu lucratifs!!!!! La médecine au liban est une sorte d épicerie , honte sur vous , honte sur ce pays .......

    Robert Moumdjian

    03 h 48, le 18 janvier 2021

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