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Photo-roman

« Mon test est négatif, on peut se voir ! »

En cet étrange et triste début d’année, entre les expats’ qui sont repartis, la pandémie qui se déchaîne et la corde de notre régime qui se resserre autour de nos cous, l’impression que nos vies ont rétréci comme peau de chagrin...

« Mon test est négatif, on peut se voir ! »

Photo Ramy Hachem

On avait tout misé sur leur retour. « On va décorer la maison pour les enfants qui reviennent, même si le cœur n’y est pas » ; « On fera l’effort de sortir un peu pour leur faire plaisir » ; « On va leur préparer des plats qu’ils aiment, ressortir l’argenterie pour l’occasion » ; «Avec tous les dollars frais qu’ils dépenseront, le cours de la livre remontera » ; « Ils vont remettre un peu de vie. Nous réinsuffler de l’espoir » ; « Ils vont nous réconcilier avec le pays. Nous rappeler pourquoi on l’aime tant » ; « Peut-être même qu’ils nous donneront le courage d’aller dans la rue à nouveau ». Combien de fois, sur combien de lèvres, avons-nous entendu ces mêmes réflexions puériles et emplies d’espoir, à l’idée de nos enfants, de nos proches, de nos amis qui rentraient pour les fêtes ? Crédulement, on avait tous pensé qu’une fois là, les expats’ prendront le pays dans leurs bras et tout s’arrangera aussitôt, qu’ils conjureront notre sort, et peut-être même celui de la pandémie. Ils ont beau être rentrés, avec dans leurs bagages les sourires, l’énergie, l’élan, les nerfs, les vitamines et l’argent qui nous manque, il n’empêche que la réalité du mois de décembre a été bien moins rose que prévue.

Parler de quoi ?

Presque tous les Libanais qui ont passé les fêtes ici se retrouveront dans ce que j’ai vécu les dernières trois semaines. Les amis qui débarquent, le cœur à marée haute, les émotions ambiguës qui nous partagent, comme ils nous ont manqué mais comme on les envie, on les détesterait presque d’avoir eu l’instinct de sauver leur peau. Trop tard pour nous. On meurt pour les revoir en vrai, pas derrière un écran, « mais mieux vaut attendre quelques jours, mieux vaut faire un second test PCR », puis finalement des retrouvailles par petits groupes sur les terrasses d’appartements encore défigurés. « Je reste chez mes parents, je dois faire attention », alors on s’interdit de se toucher même si ça nous brûle, et on se tient à distance. Mais les yeux s’illuminent, les regards essayent d’être aussi souriants que des sourires, « maintenant, dis-moi, comment tu vas, vraiment ? ».

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« Il n’avait rien à Noël, tu peux le croire ? »

Pour l’heure, nous sommes en pénurie de mots, vous comprenez ? Nous n’avons plus de larmes en stock. Même le silence pèse lourd. Parler de quoi sans commencer nos phrases par « Ces politiciens de m* ? » ou « Le virus »? On boit un peu, beaucoup, de l’arak parce que le reste nous est désormais inabordable, le masque tombe légèrement, le nez surgit, une main en aimante une autre, on se rapproche. Le lendemain matin, frénésie de coups de fil : « J’ai une mauvaise nouvelle à t’annoncer, j’ai été testé positif au Covid-19. » Ou « j’ai vu untel qui a été testé positif ». Immédiatement, la peur au ventre, on reprend le même exercice qui consiste à cocher la liste des gens qu’on a vus, qu’on a croisés, avec qui on aurait commis un déjeuner ou une marche, les appeler un à un, « je suis désolé », puis s’isoler. Une semaine à se gaver de zinc, de vitamine C, de sélénium, de vitamine D et de Listerine cul sec, à mesure que l’on s’imagine le virus, à son échelle infinitésimale, faire son travail en nous, couver nos fièvres, nos quintes de toux et peut-être même nos futurs lits d’hôpital. « Mon test est négatif, on peut se voir ! » Sauf que poussés par le virus, les amis, les proches, la famille se sont déjà empressés de repartir, la queue entre les jambes. Plus personne n’est là. Deux semaines perdues pour rien, la livre libanaise a encore chuté, Noël et le Nouvel An seul dans une chambre, toujours pas de manifestations, aucun signe de vie, nul espoir. Hier, en rentrant chez moi dans la ville vide et vidée de tout, j’ai appelé R., l’une des seules amies qu’il me reste ici. « Tout le monde est parti et c’est comme si nos vies ont encore rétréci », je lui ai dit, alors qu’elle organisait les plateaux-repas à déposer aux portes des chambres où s’isolent ses enfants qui, à l’instar de tous les adolescents libanais, « ont un ami qui a le Covid-19. »

La surprise de la lumière

De toute éternité, janvier a été un mois difficile. Mais là, par-delà ces départs qui deviennent d’autant plus pénibles qu’on se demande si ceux qui sont partis oseront encore revenir, la corde de la pandémie qui nous étrangle se resserre davantage chaque jour. Tristes, fauchés et confinés, nos quotidiens n’ont jamais été si amoindris, étroits, anxiogènes. Nos corps miment les mêmes gestes (barrières), ils sont contraints à une distanciation, interdits de (se) toucher et, le pire, sont assignés à l’isolement entre des murs qui portent encore en eux toute l’horreur du 4 août. « À chaque bruit, je me rejoue la scène du 4 août. J’ai l’impression d’être confinée avec mon tortionnaire », m’a écrit M., en isolement dans son appartement de Gemmayzé qu’elle avait quitté après l’explosion. Nos émotions, elles, ne se résument plus qu’à l’angoisse, la peur du lendemain, sèche et brutale, la peur des chiffres administrés par le journal de 20 heures, les cas et les hospitalisés, les lits qui manquent, les urgences qui se saturent, les réserves de la banque centrale qui se rapprochent de zéro. Nos plans sont dissous dans une inertie, l’attente du résultat d’un test, l’attente du printemps, l’attente du vaccin et, surtout, l’attente « que quelque chose se passe, même quelque chose d’horrible, mais juste que l’abcès se crève », m’a dit N. à propos de la situation politique du pays. Parce que la corde à notre cou, c’est certes le virus, mais pas seulement. La plus redoutable, la plus serrée, c’est celle avec laquelle notre régime nous tient en laisse, bien sûr. En plus de nous avoir refermé l’horizon, d’avoir pris notre ville et pour tout dire notre pays qui se transforme chaque jour, un peu plus, en arrière-cour iranienne, l’abject pouvoir en place nous pousse désormais à ne plus attendre qu’une chose : la confirmation du pire, le fond du gouffre. La fin. « Que ce soit une guerre ou une prise de pouvoir totale du Hezbollah, je veux que quelque chose se passe parce que là, on n’en peut plus », a poursuivi N. Alors, tandis que la planète attend des jours meilleurs, la fin de la pandémie ou celle de l’ère Trump, nous voilà donc réduits à attendre le pire, la fin de notre pays, ou du moins tel qu’on l’a connu. D’ici là, la seule surprise qu’il nous reste est celle de la lumière. Du soleil de janvier. Et tant qu’il nous restera ça, on peut encore croire, comme le dit ce tag sur un mur du quartier Saint-Nicolas à Achrafieh, que « Ma darouré heik tkoun ekhretna ». Trempée dans cette miraculeuse lumière de janvier, notre fin ne sera pas nécessairement comme ça.

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