Critiques littéraires Récit

Rue de Tripoli, déchiffrer Beyrouth

Octobre Liban de Camille Ammoun, éditions Inculte, 2000, 96 p.

Le quadrillage gris sur fond rouge de la couverture suggère un plan urbanistique linéaire, tout en géométrie, une manière de « Beirut Boogie-Woogie », ou plus probablement la scansion rigoureuse et monotone, déjà éraillée pourtant, des façades modernistes de la ville. Pour Camille Ammoun, politologue, consultant spécialisé en résilience et durabilité urbaine qui a fait de Dubaï son premier champ d’observation, Beyrouth est avant tout un palimpseste à ciel ouvert dont il déchiffre les écritures superposées, matérielles et immatérielles, visibles et invisibles. De son interrogation de Dubaï, il avait ramené un premier récit, Ougarit, couronné par le Prix France-Liban en 2019 et le Prix Écrire la Ville en 2020. Avec Octobre Liban, il livre, en 96 pages d’une rare densité, entre histoire, politique et pure poésie, une lecture de Beyrouth à même le bitume, dans la fureur de la Révolution du 17 octobre. Au gré d’une marche, au départ du rond-point de Dora qui prend sa source au Nahr el-Kalb, le long de ce qui fut – avant le remblayage de la mer et la construction des autoroutes – la rue de Tripoli, il suit le littoral et traverse le centre-ville jusqu’au Grand Sérail où bute l’artère en son terminal. « Cette rue, cette longue phrase beyrouthine, comme un palindrome, je l’ai maintes fois parcourue dans les deux sens », confie l’auteur, annonçant d’emblée une lecture sémiologique de la ville. Ce parcours, il est inhabituel de le faire à pied tant la circulation automobile, compacte à certaines heures, effrénée à d’autres, y rend la marche pénible et dangereuse. Mais le temps de l’écriture est marqué par un phénomène qui change déjà tous les prismes et toutes les habitudes : la Révolution.

Au gré de son avancée vers la ville, cette rue de Tripoli va recevoir des appellations différentes, sur trois tronçons : rue d’Arménie d’abord, au niveau de Bourj Hammoud et du fleuve de Beyrouth, rue Gouraud à l’approche de l’ancien intra-muros, rue de l’Émir Bachir au centre-ville. De chaque section et secteur, le narrateur raconte quelque chose du passé, de ses avatars et de ses résidus, sans manquer d’éclabousser le régime esclavagiste de la Kafala au passage du point névralgique de Dora où convergent les travailleurs immigrés. Devant la gare désaffectée de Mar Mikhaël, il rappelle que « l’État libanais, ne s’est jamais remis de la guerre civile de 1975, et n’existe plus aujourd’hui que pour alimenter une administration parasite ». Petit-à-petit, les divers marqueurs de la ville vont révéler la corruption qui la ronge. Devant le bâtiment de l’EDL, qui dresse son inutilité face au port, le narrateur souligne, en parlant de cette corruption, que « systémique, elle te dessaisit de ta citoyenneté, elle fait de toi un client ».

À l’entrée de la ville, un sentiment d’urgence va précipiter émotions et réflexions. La Révolution est en marche, accumulation de vulnérabilités qui forment une force et se sentent quasi-invincibles. Dans ce secteur qu’on appelle paradoxalement « Solidere » et que la société du même nom a vidé de toute forme de vie, le récit va se poursuivre dans la formidable rumeur de la foule révoltée. Il va se lire sur les murs, au hasard des slogans qui se superposent, se contredisent parfois, mais révèlent les aspirations du peuple anonyme, le changement des mentalités, la chute des tabous, notamment sexuels, et de ceux qui les dictent – clergé ou État –, la montée en puissance des femmes. Le système, on le sait, va se ressaisir, appuyé entre autres sur le secteur bancaire qui représente la branche de l’arbre empoisonné sur lequel chacun est assis, et qu’il ne peut scier sans risque, comme l’écrit Ammoun en substance. Le système va tenter d’agiter ses épouvantails traditionnels : la peur, la guerre civile, mais en vain, jusqu’à donner l’armée. Et le narrateur de livrer ce constat formidable : « Le 17 octobre 2019 marque la fin réelle de la triste et longue guerre du Liban. » Mais en 2020, la pandémie va prêter main forte aux oligarques déjà à court d’arguments pour refroidir la colère des gens. L’effondrement culminera au mois d’août avec l’explosion quasi-atomique qui emporte une grande partie de la ville. Avant de nous ramener sur cette rue de Tripoli dont la catastrophe vient d’effacer les derniers repères, Ammoun suggère un retour au rocher de Nahr el-Kalb où chaque conquérant, au fil des siècles, a marqué son départ. À l’évidence, une page est tournée. Quel sera le titre du prochain chapitre ?


Octobre Liban de Camille Ammoun, éditions Inculte, 2000, 96 p.Le quadrillage gris sur fond rouge de la couverture suggère un plan urbanistique linéaire, tout en géométrie, une manière de « Beirut Boogie-Woogie », ou plus probablement la scansion rigoureuse et monotone, déjà éraillée pourtant, des façades modernistes de la ville. Pour Camille Ammoun, politologue, consultant...

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