Des manifestants à Khartoum le 26 avril 2019. Ozan Kose/AFP
Il y a deux ans, le triplement du prix du pain fit office de détonateur d’une révolte qui entraîna la chute de l’autocrate Omar al-Bachir. De nombreuses désillusions ont suivi pour les Soudanais, mais elles n’ont pas entamé les espoirs d’une issue heureuse. Mieux encore, à quatre jours de la date anniversaire, ils ont été débarrassés d’un poids qui entravait depuis 27 ans leurs mouvements et les plongeait dans l’abîme, avec le retrait officiel de Khartoum de la liste noire américaine des pays soutenant le terrorisme. Cette annonce est venue contrebalancer les difficultés de la transition politique marquée par les relations dégradées entre militaires et civils, au pouvoir depuis l’été 2019. Des tensions qui inquiètent les experts car elles pourraient être fatales à la démocratie balbutiante et fragile. « Deux ans après le début de la révolution, nous sommes bien sûr déçus », affirme Randa Ahmad, une des âmes de la révolte ayant abouti au lâchage par l’armée de Omar al-Bachir, au pouvoir depuis trois décennies. « Nous étions descendus dans la rue car nous voulions une réforme de l’économie qui nous étranglait et le jugement des criminels du régime. Ce n’est toujours pas le cas, et j’en souffre », assure cette femme de 28 ans.
Berceau du syndicalisme
Tout a commencé le 19 décembre 2018 à Atbara, à 250 km au nord de Khartoum, un berceau du syndicalisme, par des manifestations contre la hausse du prix du pain décidée par les autorités. C’est déjà dans cette ville qu’avaient débuté les révolutions de 1964 et 1985. Jamais deux sans trois : le 25 décembre 2018, l’Association des professionnels soudanais (SPA) entre en action à Khartoum avec pour mot d’ordre « Taskout, bass » (« La chute, point final »), lors de manifestations quotidiennes. La lutte fut longue et parfois sanglante, comme lors de la dispersion du sit-in des manifestants le 3 juin 2019 devant le QG de l’armée.
Mais deux ans plus tard, « malgré tout, je crois au succès de notre révolution. Nous surmonterons toutes les difficultés et nous aurons un gouvernement civil élu démocratiquement », clame Randa Ahmad.
Depuis son indépendance en 1956, le Soudan a connu 54 ans de dictature militaire et est dirigé aujourd’hui par un pouvoir hybride fruit d’un mariage forcé entre militaires et civils, jusqu’aux élections prévues fin 2022. Ahmad Khadra, un dirigeant des Forces pour la liberté et le changement (ALC), moteur de la révolution, admet les lacunes. Mais lui aussi ne perd pas espoir. « La structure gouvernementale n’est pas achevée, le Conseil législatif n’est toujours pas sur pied et l’instauration de la paix avec les mouvements de guérilla (Darfour, Kordofan-Sud et Nil bleu) est lente. Mais ça avance quand même, et l’économie s’améliorera avec la fin du bannissement du Soudan », dit-il.
Risque de rupture
À ce jour, la crise socio-économique reste mordante, accentuée par le Covid-19, une inflation galopante et une dette effroyable équivalant à 201 % d PIB.
Mais ce qui préoccupe le plus M. Khadra, c’est l’exécutif transitoire – « Il n’existe pas une réelle confiance (entre militaires et civils), ce qui freine l’application de l’accord ». Un euphémisme. Le Premier ministre Abdallah Hamdok a renouvelé lundi ses critiques acerbes envers l’armée et les services de sécurité, jugeant « inacceptable » leur poids dans l’économie. Cinq jours plus tôt, le chef de l’armée, le général Abdel Fattah al-Burhane, qui préside aussi le Conseil de souveraineté, s’en était pris à l’exécutif, composé majoritairement de civils, louant le rôle de l’armée.
« Un an après sa création, j’estime que le Conseil de transition (qui regroupe le Conseil de souveraineté et le gouvernement) a échoué à répondre aux aspirations du peuple », a-t-il dit. Pour Rebecca Hamilton, professeure associée à la faculté de droit à Washington, « une rupture entre civils et militaires constitue un risque constant, et pour l’atténuer, il faut que les partenaires internationaux apportent un large soutien aux civils ». Alors que les relations ne cessent de se détériorer entre le général Burhane et M. Hamdok, Eric Reeves, chercheur au Rift Valley Institute, est, lui, convaincu que cette « rupture est de plus en plus probable ». Et ce au fur et à mesure que le Soudan s’approche du printemps prochain, date à laquelle les militaires doivent laisser la présidence du Conseil de souveraineté aux civils.
Pour les Nations unies, « le Soudan est à un moment critique ». « Il peut avancer de manière décisive dans sa transition, mais ces progrès peuvent encore dérailler face aux nombreux défis », a expliqué, le 8 décembre au Conseil de sécurité, Rosemary DiCarlo, la secrétaire générale adjointe de l’ONU.
Sammy KETZ/AFP


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