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Moyen-Orient - Irak

Attaques contre des magasins d’alcool à Bagdad, des raisons religieuses mais pas seulement

Attaques contre des magasins d’alcool à Bagdad, des raisons religieuses mais pas seulement

Manifestation de religieux chiites à Bagdad, contre l'usage de l'alcool, le 3 décembre 2020. Ahmad al-Rubaye/AFP

Les attentats contre les rares magasins d’alcool de Bagdad se sont multipliés dernièrement, faisant craindre à leurs propriétaires un retour en force des musulmans radicaux. Mais la raison de la religion invoquée pour ces attaques pourrait bien ne pas être la seule.

Si restaurants et hôtels proposent rarement de l’alcool en Irak, sa consommation est relativement répandue, notamment dans la capitale où l’on trouve des boutiques spécialisées.

Ces deux derniers mois, au moins 14 d’entre elles ont subi des attaques à la bombe nocturnes, trois ayant eu lieu simultanément lundi soir dans différents quartiers. La plupart des magasins appartiennent à des personnes issues des minorités chrétienne et yazidie qui disposent depuis des décennies d’autorisations de vendre de l’alcool, dans un Irak largement conservateur et à majorité musulmane.

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Le magasin d’André a été incendié il y a quelques semaines par deux personnes en moto, selon des images de vidéosurveillance. Pendant que son frère range des bouteilles de whisky sur des étagères remises à neuf, ce chrétien explique avoir dépensé des milliers de dollars pour réparer et réapprovisionner sa boutique. « Ces groupes veulent que les derniers chrétiens quittent le pays », affirme André, alors que des centaines de milliers de chrétiens ont quitté l’Irak depuis 2003 – année de l’invasion américaine – principalement à cause des violences communautaires et de l’offensive du groupe jihadiste État islamique.

Tuer l’esprit « libéral »

Le commerçant rejette aussi la faute sur les forces de sécurité, indiquant qu’une patrouille de police postée près du magasin s’était absentée plusieurs heures, offrant aux malfaiteurs l’occasion d’agir. « Pourquoi le gouvernement ne les arrête-t-il pas? » s’interroge-t-il, excédé, précisant avoir fourni aux autorités le numéro d’immatriculation du véhicule.

Un autre gérant, qui préfère s’exprimer sous couvert d’anonymat, estime lui que ces attaques visent une autre minorité : les Irakiens laïcs. « Nous sommes tout ce qu’il reste des Irakiens qui avaient un style de vie libéral. Ils essaient de tuer cet aspect-là de Bagdad », regrette-t-il.

Ces dernières semaines, plusieurs groupes islamistes ont durci leur discours contre les vendeurs de spiritueux de Bagdad et d’autres commerces exerçant des activités jugées comme violant les préceptes de l’islam. L’un d’eux, « Roubou Allah », a revendiqué un raid contre un salon de massage, les membres du groupe agressant les clientes. Un autre, « Ahl al-Qoura », a affirmé avoir bombardé une discothèque clandestine.

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Formés cette année, ces groupes se sont fait connaître après avoir notamment revendiqué des tirs de roquettes sur l’ambassade américaine et incendié les locaux d’un parti kurde. Bien qu’ils rejettent tout lien formel avec quelque formation politique, leurs membres ont déployé lors de leurs attaques le drapeau du Hachd al-Chaabi, une coalition paramilitaire intégrée aux forces de l’État et en partie proche de Téhéran.

Pour d’autres Irakiens, c’est l’appât du gain qui a motivé les récents attentats. Durant des années, les vendeurs d’alcool de la capitale ont été contraints de verser de l’argent aux groupes islamistes armés pour pouvoir poursuivre leurs activités. Un responsable de l’un de ces groupes affirme que certaines figures de ces factions « extorquent individuellement de l’argent en échange de la protection » des boutiques. Ce dernier a aussi accusé les forces de la Sûreté d’État d’être impliquées dans ce business juteux en exigeant, selon lui, des milliers de dollars par mois pour la protection d’un magasin.

Argent contre protection

Par ailleurs, des vendeurs chrétiens et yazidis ont évoqué l’arrivée sur le marché de la vente d’alcool de concurrents musulmans, opérant sans autorisation. Et d’après eux, ces nouveaux établissements ont été épargnés par les derniers attentats. Pour prévenir d’autres violences, la police et l’armée ont été déployées dans les quartiers où sont vendues les boissons alcoolisées. Ils ont été envoyés pour rassurer les vendeurs mais en ont profité pour fermer des magasins, des discothèques et des salons de massages dépourvus de permis.

Depuis octobre, plus de 91 magasins d’alcool et discothèques ont été fermés, selon les services de renseignements irakiens. Malgré la présence policière renforcée, les commerçants craignent un retour à l’époque maudite où Bagdad était secouée quotidiennement par l’explosion de bombes.

« Je vis dans une peur constante », confie Saad Mohammad, gérant d’une épicerie située près de magasins d’alcool. « À chaque minute, je pense qu’il va y avoir une explosion qui détruira tout », ajoute-t-il.

Ammar KARIM/AFP


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