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Société - Prisons

L’évasion de dizaines de détenus repose avec acuité la question de la surpopulation carcérale

Marie-Claude Najm révèle à « L’Orient-Le jour » un projet d’ « administration pénitentiaire civile et spécialisée » pour prévenir les récidives à travers la réhabilitation des prisonniers.

L’évasion de dizaines de détenus repose avec acuité la question de la surpopulation carcérale

Des agents des FSI postés devant le Palais de justice de Baabda, le jour de l’évasion de 69 détenus. Mohammad Azakir/Reuters

Pour connaître les conditions inhumaines d’incarcération au Liban, on n’avait pas besoin de l’évasion massive de 69 détenus emprisonnés dans le lieu prévu pour les détentions provisoires au Palais de justice de Baabda (Mont-Liban). Avant même cet épisode, on savait les établissements pénitentiaires surpeuplés au triple de leur capacité d’accueil, exposant prévenus et condamnés à des traitements dégradants, indignes et donc inacceptables.

En attente de jugement dans des cellules insalubres et exiguës, dans lesquelles les uns attendent souvent le réveil des autres pour trouver une place où dormir, 69 des 128 détenus du centre de détention rattaché au Palais de justice de Baabda se sont donc évadés samedi, peu après 6h. Six d’entre eux ont volé sa voiture à un chauffeur de taxi qui passait, après l’avoir roué de coups et jeté hors de son véhicule. Alors qu’ils roulaient à tombeau ouvert sur la route principale de Hadeth, ils ont percuté un arbre. Cinq sont morts, le sixième a été hospitalisé. Entre-temps, les forces sécuritaires et militaires ratissaient la région, forêts comprises, appelant les Libanais à ne pas ouvrir leurs portes à des inconnus et à contacter le 112 en cas d’informations à donner. Faits notables : certains fugitifs n’ont pas attendu la fin de la matinée pour se livrer, et des mères ont elles-mêmes ramené leurs fils en prison. Hier, les FSI ont affirmé que 31 personnes restaient en cavale.

Les premières informations diffusées samedi dans les médias avaient relaté que les détenus auraient profité de l’entrée d’un agent de nettoyage qui voulait ramasser les détritus entassés et l’auraient agressé avant de s’enfuir. Selon d’autres informations, les détenus auraient utilisé des objets contondants pour forcer l’ouverture de leur lieu de détention. L’enquête, toujours en cours, n’écarterait pas la possibilité d’une collusion entre les détenus et des agents sécuritaires.

Sans défendre des individus qui peuvent constituer un danger pour la société, il faut aussi relever la responsabilité de l’État qui, depuis des décennies, ne met pas à exécution ses projets de construction de prisons alors que la criminalité ne cesse de s’accroître, ni ne réforme sa politique pénale pour favoriser une réhabilitation qui préviendrait les récidives.

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Sur le premier point, la ministre sortante de la Justice, Marie-Claude Najm, déplore, dans un entretien avec L’Orient-Le Jour, qu’aucun établissement pénitentiaire n’ait été construit, alors que par le passé, des fonds avaient été pourtant alloués à cette fin. Tout en indiquant qu’une prison à Majdlaya (Zghorta) semble sur le point d’être bâtie, elle écarte la possibilité d’exécution d’autres projets similaires dans le contexte de la crise financière actuelle. Le problème de la surpopulation carcérale est « fondamental », affirme Mme Najm, évoquant « l’augmentation de la criminalité » aggravée par « l’afflux d’étrangers », des facteurs qui imposent l’édification urgente de nouveaux centres carcéraux.

En l’absence de nouvelles prisons et dans le contexte de la crise sanitaire actuelle, la ministre de la Justice rappelle qu’ « une garde à vue est limitée à une durée de 48 heures, renouvelable une fois ». Quant à la détention préventive, elle affirme que, selon la loi, il s'agit d'une « exception », soulignant que sa prolongation doit être basée sur des raisons strictes, comme le risque d'une subornation de témoins ou le danger que causerait à la société un prévenu relâché. « Il appartient au juge de rendre le plus vite possible sa décision », avance-t-elle, soulignant qu’ « il revient à l’Inspection judiciaire de contrôler le dépassement des durées maximales de la détention préventive ».

Dans l’une de ses nombreuses circulaires visant à décongestionner le milieu carcéral, le procureur général près la Cour de cassation, Ghassan Oueidate, demande « la libération immédiate de prévenus dont l’interrogatoire n’a pu avoir lieu ».

1 976 décisions de remise en liberté

Comme autres solutions applicables immédiatement, Mme Najm rappelle avoir pris plusieurs initiatives relayées par le CSM et le conseil de l’ordre des avocats, et inversement. « Nous avons mis en place un système électronique pour les demandes de remise en liberté », dit-elle, précisant que du 17 mars au 9 novembre, 1 976 détenus ont été relâchés.

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Pour ce qui est des procès, la ministre fait état d’un projet avec le CSM qui permette de doter « tous les tribunaux pénaux à travers le territoire » d’équipements afin de mener les interrogatoires en ligne. Mme Najm a sollicité un financement de la présidence du Conseil des ministres, estimant que son ministère pourrait profiter des aides internationales accordées dans le cadre de la lutte contre la propagation du Covid-19.

Au-delà des mesures qui permettent de réduire un tant soit peu le fléau de la surpopulation carcérale, Mme Najm affirme travailler sur un projet favorisant à plus long terme une diminution de la criminalité. Il s’agirait de créer une administration pénitentiaire civile et spécialisée qui veillerait à mettre en place des conditions de détention favorables à la réhabilitation des détenus afin d’empêcher les récidives. Mais pour former un tel organisme, il faut une loi qui amende la législation actuelle datant de 1949. La première étape est déjà réalisée, affirme Mme Najm, soulignant qu’une commission, formée de plusieurs magistrats, avocats, universitaires, et spécialistes du monde carcéral, collabore avec des ONG pour rédiger un projet de loi à l’image des lois internationales qui respectent les droits des prisonniers.

Police sociale

Parmi les spécialistes sollicités par Mme Najm, Omar Nachabé, criminologue et auteur du Guide d’inspection des prisons. Affirmant qu’une visite mensuelle dans les prisons est imposée au juge par la loi, il appelle à sa mise en pratique. « Si un juge se rendait régulièrement sur les lieux de détention, il réfléchirait à deux fois avant de décider de l’incarcération. Il pourrait alors accorder un sursis à l’accusé ou privilégier l’option des travaux d’intérêt général », suggère-t-il.

Un autre moyen de contenir l’explosion carcérale serait une coopération entre la population et les forces de sécurité, prône M. Nachabé. Il se félicite à cet égard que des mères de jeunes détenus évadés les aient livrés à la police. Pour lui, il faudrait une plus grande communication des forces de l’ordre avec les familles, laquelle s’étendrait aux municipalités et aux moukhtars, en vue de protéger les jeunes de la criminalité. « Plutôt que répressive, la police serait ainsi sociale », souhaite le spécialiste.


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