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Entretien

Nadine Haroun Panayot veut donner un nouveau souffle au musée de l’AUB

La toute nouvelle gardienne du temple archéologique de l’Université américaine de Beyrouth trace les lignes d’action futures de l’établissement muséal. Avec pour objectif de l’ouvrir à la ville et au monde.

Nadine Haroun Panayot veut donner un nouveau souffle au musée de l’AUB

Nadine Panayot, conservatrice du musée archéologique de l’Université américaine de Beyrouth depuis septembre dernier. Photo DR

Nommée le 1er septembre dernier conservatrice du musée archéologique de l’Université américaine de Beyrouth (AUB), Nadine Panayot est bien décidée à y faire souffler un vent nouveau en développant une institution protéiforme, in situ, hors les murs, virtuelle, pour diversifier davantage son public. Avec son expérience riche – 28 ans à l’Université de Balamand (UOB) où elle a occupé le poste de directrice du département d’archéologie et de muséologie, puis celui de présidente du département d’études muséales et de gestion du patrimoine culturel, et enfin la fondation du musée ethnographique qu’elle a géré de 2009 à 2020 –, elle est loin d’être en terra incognita...

Comment votre passion pour l’archéologie est-elle née ?

Je voulais comprendre l’humain, comprendre l’homme. Or l’archéologie est une discipline scientifique dont l’objectif est d’étudier l’homme, ses pratiques et sa culture matérielle, depuis la préhistoire jusqu’à l’époque contemporaine. La première année, je m’étais également inscrite à un cours sur Kant donné par le père Sélim Abou. Mais on peut apprendre la philosophie à 60 ans, on serait d’ailleurs plus mûr et certainement plus apte à absorber toutes les informations sur le fonctionnement de l’homme et de son esprit. Tandis que pour l’archéologie, il fallait être en forme, avoir de l’énergie pour faire du terrain avec lequel j’ai développé une affinité, un lien viscéral. Être en mission sur un site isolé et coupé de tout est un pur bonheur. En fouillant, en touchant les strates archéologiques qui représentent des siècles, on est presque capable de trouver un sens à la vie, au cours de l’histoire. Puis j’ai fini un peu par joindre les deux quand j’ai commencé à enseigner à l’Université de Balamand où j’ai donné des cours sur la naissance des civilisations, l’évolution de l’homme et l’histoire de la Grèce antique, et donc nécessairement sur la philosophie grecque et l’invention de la démocratie. J’ai gardé cette passion pour la philosophie et l’insertion de l’homme dans son environnement naturel qui est à l’origine de toute production culturelle.

Quelle est votre œuvre préférée du musée de l’AUB ?

C’est comme si on demandait à une mère lequel de ses enfants elle préfère ! C’est vrai que je connais bien la collection de l’AUB. C’est là-bas que j’ai fait mes premiers pas, mais je n’avais que 22 ans. Et comme je n’ai pris mes fonctions que le 1er septembre 2020, je préfère aujourd’hui prendre mon temps et être à l’écoute des pièces, avec un regard plus mûr et toute l’expérience que j’ai acquise depuis, pour pouvoir vous donner une réponse honnête. Et puis l’AUB a une collection extraordinaire. Nous sommes les détenteurs de plus de 21 000 objets archéologiques dont seulement quelque 2 000 sont exposés. Dire que j’ai eu le temps de voir toute cette collection en deux mois serait faux.

Quelles sont vos priorités ?

Pour moi, un musée n’est pas un cimetière d’objets ; il est là pour servir de plateforme. C’est sa fonction au XXIe siècle. Si au XIXe siècle la mission originelle du musée de l’AUB était une mission éducative pure et dure, aujourd’hui, je suis convaincue que nous devons changer, si ce n’est pas la mission, du moins le discours. Et pour cela, nous avons établi une nouvelle approche. Avec l’équipe du musée, nous avons développé un programme de recherche intitulé The Hidden Stories of the Archaeological Museum. Il est axé sur l’étude des objets, leur histoire, leur fonction et leur évolution technique. Le premier récit a porté sur le personnage de Cesnola (un militaire et archéologue amateur américain d’origine italienne mort en 1904, NDLR) dont la collection a été le noyau d’origine de la collection de l’AUB. Prochainement, ce sera celui d’une statue de Vénus, avec toutes les recherches qu’elle comporte. Qui sera suivi par celui des masques à travers les siècles, pour finir ironiquement par le port du masque actuel ! Ce sont des histoires qu’il faut raconter à notre public, qu’il soit présent physiquement ou virtuellement.

Les autres objectifs en perspective ?

Numériser la collection et la rendre accessible sur le net, d’autant plus que nous sommes confinés. Il faut aller vers le public, et non pas attendre que celui-ci vienne vers nous. Le musée doit jouer son rôle, celui de servir la communauté scientifique dans laquelle il baigne. Il doit par la suite s’ouvrir sur la communauté citadine, surtout la ville de Beyrouth. Pour ce faire, j’ai un projet à long terme, mais il est encore trop tôt pour en parler. Le musée de l’AUB doit aussi devenir un musée national et même au-delà. Nous sommes le troisième plus ancien musée du Proche-Orient, nous avons un rôle régional à jouer, en maintenant et développant les liens avec mes collègues conservateurs et les professionnels des pays de la région, d’autant plus que j’ai fait partie du comité exécutif de l’ICOM (le Conseil international des musées, NDLR) arabe de 2013 à 2019. Il faut absolument que nous servions aussi d’exemple. Aujourd’hui, face aux épreuves que vivent les Libanais, il n’y a vraiment pas de quoi être fier, sauf dans le domaine académique, ou du moins j’ose le croire. Cela impose aux scientifiques l’obligation de jouer leur rôle pleinement et d’être proactifs et innovateurs.

D’autre part, le 26 novembre, nous aurons notre première conférence avec le musée de Harvard, fondé en 1895 (le nôtre a été créé en 1868). C’est une conférence à deux voix, qui va expliciter ma démarche et ma vision pour l’avenir.

Pour être à l’écoute de la conférence de Nadine Panayot et du conservateur du musée de Harvard, Joseph Green, rendez-vous à 17h, heure de Beyrouth. Zoom meeting ID : 849 7214 1297 ; mot de passe : 081292.


Bio express

Titulaire d’un doctorat en archéologie, civilisations classiques de la Méditerranée et du Proche-Orient de l’Université Paris 1 Sorbonne, Nadine Panayot est armée de son expérience de 28 ans à l’Université de Balamand (UOB). Au sein de cette institution, elle a occupé le poste de directrice du département d’archéologie et de muséologie (1999-2020), de présidente du département d’études muséales et de gestion du patrimoine culturel (2013-2020). Elle a également fondé le musée ethnographique qu’elle a géré de 2009 à 2020, en échangeant des expositions et des étudiants avec des institutions internationales telles que le British Museum, le musée Albert Khan et le Mucem en France, la Villa Empain-Fondation Boghossian à Bruxelles, ou encore le Musée d’ethnographie de Genève.

Nadine Panayot est également dotée d’une vraie connaissance du terrain. Elle a participé à de nombreuses fouilles au Liban et en

Syrie. Tell Kazel, Europos-Doura, la présence hellénistique sur la côte syro-phénicienne, de Ras ibn Hani jusqu’à Beyrouth... Autant de sites et de domaines qu’elle maîtrise sur le bout des doigts.

Au cours des dix dernières années, sa mission s’est également concentrée sur un projet d’études et de fouilles archéologiques et ethnographiques terrestres et maritimes dans la ville côtière d’Enfeh, au Liban-Nord. L’objectif étant de promouvoir la conservation du patrimoine culturel matériel et immatériel comme outil pour la promotion de l’écotourisme et du développement durable. À ce titre, elle a conçu, en 2012, le nouveau programme de maîtrise en études muséales et gestion du patrimoine culturel, le premier au Liban et au Moyen-Orient. Nadine Panayot est membre du Conseil international des musées (ICOM) depuis 1992 et membre de son comité exécutif-Liban depuis 2011. Elle a rejoint le Conseil international des monuments et des sites (Icomos) depuis sa création au Liban en 2016. En août 2014, dans le cadre du projet Sauvegarde d’urgence du patrimoine culturel syrien, elle est nommée expert de l’Unesco. Enfin, elle a à son actif plusieurs articles publiés dans des magazines scientifiques, et le rapport préliminaire sur les 4e-8e campagnes de fouilles (1988-1992) de Tell Kazel (Syrie), en collaboration avec Leila Badre, Éric Gubel et Emmanuelle Capet.


Nommée le 1er septembre dernier conservatrice du musée archéologique de l’Université américaine de Beyrouth (AUB), Nadine Panayot est bien décidée à y faire souffler un vent nouveau en développant une institution protéiforme, in situ, hors les murs, virtuelle, pour diversifier davantage son public. Avec son expérience riche – 28 ans à l’Université de Balamand (UOB) où elle a...

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