Critiques littéraires

Dieu des uns, dieu des autres

Sommités dans leurs domaines, Jacqueline Chabbi, historienne de l’islam, et Thomas Römer, spécialiste de l’Ancien Testament, publient une réflexion conjointe sur la Bible et le Coran. Et enjoignent de ne pas confondre sacré et histoire.

Dieu des uns, dieu des autres

© Sarah Nyangué

Ce livre d’entretiens réunit deux grands spécialistes, deux grands savants, sur l’origine du judaïsme et de l’islam. C’est en quelque sorte une mise à jour facile à lire de la recherche sur ces sujets. En effet, notre connaissance est conditionnée par une histoire sainte consacrée par la tradition et ensuite une histoire savante issue de la critique historique, qui est elle-même en perpétuelle évolution tout aussi bien du fait des changements de méthodologie et de questionnement que de nouveaux apports documentaires dus à l’archéologie et à l’épigraphie.

Cela repose la question de la relation entre histoire et foi. Comme le dit Jean-Louis Schlegel, si celle ou si celui qui croit a besoin de données historiques sûres et de preuves scientifiques pour asseoir sa foi, celle-ci sera toujours fragilisée, à la mesure de nouvelles découvertes dues à la recherche la plus récente.

Ainsi, la Bible est un ouvrage composite issu de l’adjonction de plusieurs rédactions avec une rédaction plutôt tardive si on prend en compte le champ chronologique qu’elle est censée couvrir. Le début de sa composition renvoie au VIIe siècle avant notre ère, c’est-à-dire une époque dominée par l’Empire assyrien. L’histoire des patriarches, de Moïse, de la conquête de la terre promise sont des récits légendaires véhiculant très peu ou pas du tout de données historiques vérifiables. De même, l’évolution vers le Dieu unique et créateur de l’univers est tardive. L’influence de l’extérieur est considérable : il y a l’Égypte au Sud, les Empires assyrien, babylonien et perse à l’Est, les Grecs hellénistiques à l’Ouest. Le monde de la Bible est un monde entouré d’Empires et le judaïsme antique, une fois constitué en religion, pour l’essentiel n’a pas été porté par un pouvoir étatique. Quand il y en a un, c’est un vassal d’une grande puissance.

Le champ chronologique de la naissance de l’islam est plus ramassé. Le texte coranique est élaboré tout au long du VIIe siècle pour trouver sa composition définitive sous le calife omeyyade Abd al-Malik (685-705). Sur ce point, Jacqueline Chabbi est d’accord avec l’approche philologique que l’on retrouve dans le monumental Coran des historiens publié récemment. Mais elle est en totale désaccord sur ce que l’on pourrait appeler le climat intellectuel de l’Arabie du VIIe siècle. Son approche est celle de l’anthropologie historique qui, essentiellement à partir du texte coranique, conduit à une restauration du monde particulièrement précaire et dangereux de cette région du monde à cette époque. Elle en établit le jeu des valeurs et des interactions qui lui permet en retour de définir ce que le texte veut dire en définissant la matérialité des sujets concernés. On peut dire qu’elle en arrive à déterminer combien exceptionnel a été celui qui a fait cette prédication et a créé un pouvoir (on ne peut pas parler vraiment d’un État).

La seconde étape de l’islam a été celle de l’immense Empire abbasside où il a fallu produire les textes nécessaires (les paroles du Prophète) pour répondre aux besoins multiples d’une société toujours plus complexes et plus diversifiés. On a alors produit un nouveau jeu de valeurs et de déterminations qui est très loin de celui du monde tribal et bédouin du VIIe siècle.

Je n’ai aucune compétence pour trancher le débat entre l’anthropologie historique et l’approche philologique. En revanche, ce livre rejette les usages politiques contemporains de ces passés. Ainsi le judaïsme était tout sauf une religion de l’État et la Médine du VIIe siècle n’avait rien à voir avec le modèle de société parfaite que différents courants musulmans présentent aujourd’hui. Tout l’enjeu est de « désenchanter » et d’humaniser les textes sans paraître agresser les croyants. Les deux auteurs conviennent que ce ne sont pas les religions qui sont violentes mais les sociétés qui, à certains moments, les portent. Il est incontestable que ces textes sacrés peuvent comporter des passages de rhétorique guerrière, mais ils sont souvent l’expression d’une compensation dans un temps difficile. Dans leur globalité, les textes sacrés « parlent » plus parce qu’ils abordent la condition humaine dans bien des dimensions.

Dans un post récent sur sa page Facebook, « Les Mots du Coran », Jacqueline Chabbi rappelle que le Coran comprend les insultes et les menaces adressées à Mohammed lui-même et que l’intéressé répond sur le même ton : « La personne de l’inspiré du Coran n’est en rien sacralisée. Dans tous les cas, c’est Allah qui est juge, en aucun cas un humain qui prétendrait agir en son nom. »

Ce livre à la lecture abordable constitue une excellente introduction aux études sur la genèse de ces deux religions.

Dieu de la Bible, Dieu du Coran. Dialogue de Jacqueline Chabbi et Thomas Römer, entretiens avec Jean-Louis Schlegel, Seuil, Paris 2020.


Ce livre d’entretiens réunit deux grands spécialistes, deux grands savants, sur l’origine du judaïsme et de l’islam. C’est en quelque sorte une mise à jour facile à lire de la recherche sur ces sujets. En effet, notre connaissance est conditionnée par une histoire sainte consacrée par la tradition et ensuite une histoire savante issue de la critique historique, qui est elle-même...

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