Le pivot du rayonnement, c’est la culture. Découvrir, pénétrer dans un domaine nouveau, c’est redevenir enfant ; c’est également reconnaître son inaptitude. Une femme, qui avait largement passé la soixantaine et qui prenait l’avion pour la première fois, se sentit affreusement mal à l’aise pendant une demi-heure.
C’est le libre exercice de nos facultés qui alimente et soutient le ravissement. Trop souvent, par exemple, nous nous servons de notre faculté de voir comme d’un outil ; trop rarement nous faisons de l’exercice de cette faculté une joie. Quand, traversant la rue, nous voyons arriver une voiture, nous remontons sur le trottoir ; l’avertissement fourni par notre œil est de la plus grande utilité, certes, mais son caractère utilitaire ne doit pas éclipser la révélation, faite à cette occasion, d’un univers où un taxi blanc, roulant sur une chaussée noircie par la pluie, tout en étant un moyen de transport, est aussi une tache de couleur vive qui égaie un voyageur ou un passant.
Il vient un moment, dans presque toutes les vies humaines, où l’intérêt faiblit, où le rayonnement fondamental disparaît, entraînant avec lui, dans une certaine mesure, jusqu’à la volonté de vivre. Cet assombrissement peut s’opérer brusquement à l’occasion d’un chagrin, ou insensiblement, engendré par l’usure de la vie quotidienne. Il peut survenir quand l’exercice d’un emploi longtemps occupé nous est brutalement enlevé, ou bien un matin où l’on découvre que l’on n’est plus de la première jeunesse et que l’on n’a cependant pas encore accompli la dixième partie de ce qu’on avait projeté de faire.
La tentation est forte, alors, de s’avouer vaincu. Mais c’est précisément le moment de tenir bon. L’esprit humain est paresseux et aime par-dessus tout n’être pas troublé dans sa quiétude ; pourtant, en cet esprit, il existe un tendon solide – cette partie qui, précisément, est capable de joie, de ravissement –qui, lui, résiste à l’âge, reste souple et alerte et peut remettre tout en place.
Une des femmes les plus dynamiques de notre connaissance dans le domaine de l’enseignement a été durement frappée par la vie. Elle a subi toute une série d’épreuves qui s’est terminée par la perte d’un jeune fils. Pendant deux ou trois ans, elle s’est montrée indifférente à tout. Puis, au bout d’un certain temps, nous nous sommes retrouvés dans un café-trottoir et nous avons eu la joie de constater qu’elle avait retrouvé son rayonnement.
« Pendant des jours et des jours, nous a-t-elle dit, j’ai dû me forcer pour vaquer à mes occupations quotidiennes. Tout était morne et terne. Et puis, un jour, j’ai rencontré dans la rue un couple qui se disputait. Ils étaient si jeunes, si amoureux ! Je me suis aperçue que je les comprenais à un point extraordinaire. Je me suis entretenue avec une réfugiée ; elle m’a parlé de la famille qu’elle avait perdue, et j’ai compris, vraiment. Je me suis sentie comme dotée d’un cœur tout neuf et d’un nouvel enthousiasme. Pour moi, la faculté de comprendre est la seule chose qui puisse sauver le monde. S’il m’a fallu souffrir pour en arriver à cette conclusion, du moins ai-je appris cela. »
Il n’existe aucune formule magique qui puisse mettre de la joie dans notre existence. Pour trouver la joie, il faut vouloir trouver sa voie. C’est cela l’enthousiasme : vouloir de tout cœur trouver sa voie. Parfois, cela implique que l’on accepte les choses telles qu’elles sont ; parfois, cela exige que l’on ait l’audace de tout changer.
Une histoire particulièrement chère à notre famille concerne un parent turbulent (qui était rédacteur en chef d’un magazine local). Un jour, il vit une dame qui était en voiture et s’efforçait en vain de faire reculer et garer sa voiture. Il ouvrit la portière et invita la conductrice à sortir, s’empara du volant et fit pivoter le tout. Puis il ramena la voiture à la dame qui l’avait laissé s’emparer aimablement de sa voiture, salua d’une ample révérence et lui remis les clefs de la voiture en partant avec un sourire... Un jour, au cours d’un dîner, nous avons entendu un producteur de théâtre faire d’amples commentaires sur sa profession. Il nous a parlé d’un auteur têtu comme une mule, d’un théâtre qui n’a pas les principes nécessaires pour s’atteler aux répétitions, du comportement incroyablement puéril de certains acteurs. Tant et si bien qu’un des convives lui demanda pourquoi il continuait à exercer un pareil métier. Il haussa les épaules : « C’est comme cela dans le monde du théâtre, dit-il, résumant l’expérience passée des producteurs. Je n’ai pas le temps de me mettre du plomb dans la tête ;
j’ai un spectacle à monter et je veux y parvenir à tout prix. »
Quelque part entre les deux pôles extrêmes – bouleverser le monde ou s’y dérober – se trouve un juste milieu où fleurit l’enthousiasme intelligent des adultes. Ce « rayonnement en nous » devient un art de vivre. Et nous n’avons plus besoin de nous torturer la cervelle pour savoir ce que signifie la vie : c’est nous qui lui donnons son sens grâce au sourire et à notre sens de l’humour, de notre réflexion et de notre bonne humeur.
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