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La Mode

Roni Helou, un hiver au fil des rivières épuisées

Dès ses débuts récents dans l’industrie de la mode, Roni Helou a cherché à créer des vêtements messages, s’inscrivant d’emblée dans une génération qui a tourné le dos aux fastes et à la joliesse cultivés par ses aînés pour inventer une esthétique empreinte de poésie et de sens. Sa collection automne-hiver 2020-21 dénonce la pollution des sources, rivières et eaux vives.

Roni Helou, un hiver au fil des rivières épuisées

Roni Helou, automne-hiver 2020-21. Photo DR

Il y a quelque chose de l’ange dans ce doux géant amoureux des textures, qui a un jour décidé de faire de la mode un outil de combat. Roni Helou a commencé son parcours d’étudiant comme serveur, pour financer son diplôme en management où il était pourtant malheureux. Sauveteur d’animaux à ses heures de loisir, il s’est retrouvé en train de payer, avec le peu d’argent qu’il lui restait, de quoi maintenir en vie ces rescapés qu’il couvrait de tendresse. L’appel de la mode est finalement le plus fort, et c’est grâce à Sarah Hermez et Tracy Moussi, sur les bancs de leur école de mode gratuite Creative Space Beirut, qu’il réalise son rêve. Il avait été tout de suite admis, à son grand étonnement, lui qui n’avait aucune notion de base. « Sarah Hermez m’a dit par la suite que je n’avais aucun talent, mais que j’ai été pris pour mon attitude », confie en souriant celui qui a enchaîné les nuits blanches et hanté les ateliers pour mériter sa place. Aujourd’hui, il y enseigne à son tour, en même temps qu’il donne des cours à l’Alba.

À travers sa collection automne-hiver 2020-21, Roni Helou a voulu cette fois attirer l’attention sur la crise mondiale de plus en plus aiguë de la pollution de l’eau en se focalisant sur les ressources naturelles en eau du Liban. Dans le cadre de la semaine de la mode numérique à Milan, dont une section avait été créée en soutien aux créateurs libanais, Roni Helou a fait réaliser autour de cette collection, sous la direction artistique de Ghiya Haidar, un road movie qui met en scène un groupe de jeunes errant au fil des fleuves du Liban, consternés par la découverte des effets de la pollution de l’eau sur le pays. La collection se juxtapose avec différents contextes de lacs et rivières en souffrance.

Roni Helou, automne-hiver 2020-21. Photo DR

Sources de vie devenues sources de mort

Des produits chimiques nocifs sont déversés avec insouciance dans les plans d’eau naturels au quotidien. Les fleuves libanais portent le fardeau des réseaux d’égout, des déchets industriels, des pesticides, des ordures ménagères et même du bétail mort. En raison de ces contaminants, nos sources d’eau sont rendues toxiques à la consommation, instillant des poisons dans l’environnement et les paysages et conduisant à des taux élevés de maladies comme le cancer dans les communautés locales. Les rivières ne sont plus en mesure de servir d’habitat sain à la faune et à la flore aquatiques. Sources de vie, elles véhiculent désormais la maladie et la mort. Dans une palette de paysages olive, noirs, beiges, avec des touches de couleurs, d’imprimés, la collection porte un mélange de silhouettes taillées et de détails sportifs à travers des vestes unisexes et des chemises déconstruites. Elle se distingue avec des techniques pleine couleur texturées et denims vieillis à la main. Beaucoup de pièces sont fluides, réversibles, portables de différentes manières, ce qui les rend durables. Pour éviter le gaspillage, tous les tissus proviennent de stocks anciens et retirés du marché. Parmi ces trésors, un velours cannelle veiné de bleu, des satins et cotons laqués noirs ou bleus, tout un vocabulaire de textures qui raconte l’état d’urgence d’un environnement à sauver.

Roni Helou, automne-hiver 2020-21. Photos DR

« Je voulais parler du climat »

Comme pour chacune de ses collections, l’idée de départ était une cause, un message. « Je voulais vraiment parler du climat », confie le créateur. « Au moment de lancer les recherches, j’ai vu à la télévision journalistes et activistes dénoncer la pollution du fleuve Litani, peuplé de vaches crevées. J’ai senti qu’il fallait parler de ça », ajoute Roni Helou, qui se lance alors dans une recherche sur la pollution des eaux vives, l’un des péchés mortels reprochés à l’industrie de la mode dite « rapide ». Ses recherches le ramènent encore et encore vers les eaux du Liban, l’un des innombrables problèmes endémiques de son pays. Il parcourt cette géographie réputée belle, désormais défigurée. Il prend et fait prendre des photos, compose son tableau d’inspiration, fait la tournée de ces fournisseurs de stocks dont on se passe aujourd’hui l’adresse sous le manteau, choisit ses tissus en fonction du thème. L’élaboration de la collection se fait dans le contexte de la thaoura. « La manière dont nous avons travaillé à ce moment-là a donc été très organique. Nous avons recyclé des modèles de nos collections précédentes, tout en y ajoutant quelques nouvelles pièces », relève Roni Helou.

Roni Helou, automne-hiver 2020-21. Photo DR

Comme il « redescendait les fleuves impassibles »…

Le créateur raconte que dans le cadre des recherches initiales, un premier repérage était prévu sur les bords du Litani où l’équipe a pris des photos, interrogé les habitants en prévision du shooting de la collection. Le jour prévu pour la séance définitive, la météo s’en est mêlée et une neige massive s’est abattue sur le Liban jusqu’au littoral. Le passage du col du Baïdar a été fermé, et l’équipe ne pouvant plus se rendre sur les lieux du repérage, il a fallu improviser. « Comme toute la technique était mobilisée, et les mannequins disponibles, j’ai décidé de redescendre tout simplement tous les fleuves du Liban », précise Helou, qui entraîne alors le groupe dans une équipée du nord au sud, avec des étapes au bord de chaque fleuve qui se présentait.

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C’est ainsi que la collection a été photographiée et filmée des berges de l’Abou Ali à Tripoli jusqu’à Beyrouth, en passant par Nahr el-Kalb. Certaines pièces de cette collection automne-hiver 2020-21 n’étant pas prévues pour le grand froid, et certaines photos étant prévues les pieds dans l’eau, l’équipe n’oubliera pas de sitôt cette journée d’engelures et de dents qui claquent, mais c’était pour la bonne cause. « La joliesse des vêtements devait contraster avec la désolation de l’environnement. Une fois de plus », souligne Roni Helou, dont l’une des précédentes collections a été shootée dans une décharge. « Je voulais faire passer le message qu’il ne sert à rien de porter de belles choses quand on est entouré de laideur. Les rives et les eaux les plus sales étaient celles de l’Abou Ali. Une semaine plus tard, quand le temps s’est un peu adouci, je suis revenu vers le Litani saturé d’ordures avec le photographe Aly Saab et des appareils photos jetables, pour obtenir des clichés bruts sur lesquels nous ferions contraster les modèles. Nous voulions aussi apporter notre contribution en aidant, à travers les bénéfices de la collection, des ONG libanaises dont nous avons appris qu’elles avaient collecté des fonds pour installer une station d’épuration. Or il n’y avait aucune trace d’une quelconque action en ce sens, et nul ne nous a répondu. Nous avons dû abandonner cette idée », confie le créateur, déjà armé pour de nouveaux combats.


Il y a quelque chose de l’ange dans ce doux géant amoureux des textures, qui a un jour décidé de faire de la mode un outil de combat. Roni Helou a commencé son parcours d’étudiant comme serveur, pour financer son diplôme en management où il était pourtant malheureux. Sauveteur d’animaux à ses heures de loisir, il s’est retrouvé en train de payer, avec le peu d’argent...

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