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Élections estudiantines

Au Liban, le changement passe aussi par la conquête des campus

Au Liban, le changement passe aussi par la conquête des campus

Photo d’illustration : des étudiants de la LAU rassemblés pour l’annonce des résultats, lors des élections de 2019. Archives LAU

Un an après le début du déclenchement de la « thaoura » libanaise, nombreux sont ceux qui, notamment parmi ses opposants, se montrent prompts à dresser un constat d’échec. Ce constat est erroné. D’abord, parce qu’il consiste à réduire la dynamique du soulèvement à un moment historique particulier plutôt qu’à un processus continu. Ensuite, parce qu’il ignore les quelques victoires engendrées depuis le 17 octobre, comme l’élection de Melhem Khalaf à la tête de l’ordre des avocats, et surtout les évolutions antérieures au soulèvement, en particulier au sein de mouvements d’avant-garde en termes de changement.

La victoire, début octobre, de listes indépendantes et laïques aux élections estudiantines à l’Université libano-américaine (LAU) illustre assez bien cette double dynamique. Pour la première fois, les membres d’une nouvelle campagne étudiante baptisé « LAU secular » ont remporté 14 des 30 sièges à pourvoir sur les deux campus (Beyrouth et Jbeil) de cette université. Désormais, les étudiants qui ont été aux premières loges des protestations urbaines voient dans les campus universitaires des bastions à prendre pour porter leurs demandes de changement.

Infiltration partisane

Le phénomène de mobilisation étudiante transpartisane n’est certes pas nouveau au Liban, du moins dans les universités privées – l’Université libanaise ne donnant pas à ses étudiants la possibilité d’élire des représentants d’importants mouvements d’étudiants ont ainsi vu le jour dans les années 1960 et 1970, en écho aux batailles idéologiques qui traversaient la société libanaise de l’époque (avec, par exemple, la création de mouvements étudiants portant les aspirations panarabes). Mais ce paysage s’est profondément transformé après la fin de la guerre civile et au début des années 2000. Les formations politiques traditionnelles ont en effet commencé à investir massivement les campus, à travers des groupements étudiants ne revendiquant pas toujours directement leur affiliation – facilitant ainsi leur acceptation par les administrations de certaines universités – mais reflétant néanmoins l’ensemble des clivages politiques libanais.

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Ces réseaux étudiants sont surtout utilisés par les partis pour atteindre les mêmes objectifs qu’en dehors des campus : enrôlement d’une base militante à même de renforcer leur hégémonie ; entretien des clivages politico-confessionnels, fourniture de services sur base clientéliste (avec, par exemple, le financement des frais de scolarité). Dès lors, les élections estudiantines sont rapidement devenues le théâtre d’affrontements caractérisés par la corruption des votes, le manque de responsabilité des représentants élus voire la montée des tensions confessionnelles.

Face à eux, les quelques groupes indépendants décidés à combattre cette polarisation sont longtemps restés marginalisés. Créé il y a 12 ans pour porter des valeurs laïques et méritocratiques au sein du tissu estudiantin à l’Université américaine et sortir ce dernier de la polarisation imposée par le clivage entre le 8 Mars et le 14 Mars, le « AUB Secular Club » (ASC) constitue l’un des pionniers de cette dynamique. Avec un certain succès, le club ayant multiplié par 30 (de 10 à 300) le nombre de ses adhésions depuis sa création, sans jamais avoir accepté de financements politiques. Plus largement, le ASC a réussi à combler un vide en créant un espace de discussion progressiste et transpartisan ; en participant à certains mouvements sociaux de grande ampleur (campagne pour le mariage civil; « Laïque Pride » de 2009 ; mouvement « Reprenons le Parlement » de 2013 ; revendications pour les droits des minorités sexuelles ou des travailleurs migrants etc.); et en alimentant un dialogue intergénérationnel avec les anciens du club ou d’autres militants laïcs.

Ces évolutions ont naturellement tiré profit de l’émergence de nouveaux mouvements de protestation au sein de la société libanaise. Entre 2015, année du déclenchement des manifestations conte la crise des déchets, et 2018, plusieurs groupes indépendants de différents universités libanaises se sont ainsi regroupés au sein de Mada, un réseau national visant à coordonner leurs actions et faciliter les échanges d’expérience. La révolution d’octobre 2019 a constitué un autre tournant en créant un environnement propice à la formation d’alliances plus larges (entre étudiants et professeurs, groupes féministes et syndicats…) pouvant aussi bien servir leurs revendications mutuelles qu’assurer un soutien à leurs agendas spécifiques.

Obstacles à surmonter

Malgré ces évolutions, la présence des partis politiques demeure néanmoins forte sur les campus. Par exemple, en dépit d’un score historique aux dernières élections à l’AUB, pour l’année 2017-2018, avec 6 sièges remportés sur 19 (soit le plus fort contingent parmi les différents groupes en lice), l’ASC n’a souvent pas été en mesure de faire prévaloir sa ligne sur les grandes décisions du conseil étudiant, dans les groupes partisans tendent soudainement à ignorer leurs divergences idéologiques pour préserver leurs intérêts mutuels. C’est en cela que la conquête de la quasi-majorité des sièges par les indépendants à la LAU constitue certainement un signal annonciateur d’autres victoires à venir.

À condition toutefois de surmonter certains obstacles de taille. Le premier réside dans le manque de soutien institutionnel à cette demande de changement. Ce phénomène est évident à l’Université libanaise, qui continue d’ignorer la volonté des étudiants de participer à la prise de décisions qui les concernent directement. Il est aussi perceptible au sein d’autres institutions pourtant réputées plus ouvertes comme l’AUB : cela fait ainsi deux ans que les élections estudiantines y sont reportées, sans raison officielle valable, privant, là encore, les étudiants de la possibilité d’influencer la politique du campus. Il est donc impératif d’organiser au plus tôt ces élections dans toutes les universités.

Le second est plus insidieux et est lié à l’ampleur de la crise économique. Du fait de la hausse drastique des frais de scolarité, de la baisse des revenus des familles (se traduisant notamment par une responsabilité financière accrue des jeunes en leur sein) et de l’envolée probable de l’émigration, les inscriptions universitaires et surtout le temps disponible pour les luttes sociales et politiques vont sans doute être amoindris.

Ayant hérité d’une structure politique qu’elle n’a pas contribué à créer, une génération d’étudiants beaucoup plus lucide sur les dysfonctionnements du système politico-confessionnel se montre beaucoup intrépide face à ses représentants. Sans être nécessairement décisives à court terme pour le processus révolutionnaire, les nouvelles victoires qu’elle engrangera lui seront certainement utiles à plus long terme. La bataille des campus ne fait donc que commencer.

Consultante principale à l’agence Euromena Consulting et ancienne présidente de l’« AUB Secular Club. »


Un an après le début du déclenchement de la « thaoura » libanaise, nombreux sont ceux qui, notamment parmi ses opposants, se montrent prompts à dresser un constat d’échec. Ce constat est erroné. D’abord, parce qu’il consiste à réduire la dynamique du soulèvement à un moment historique particulier plutôt qu’à un processus continu. Ensuite, parce qu’il ignore...

commentaires (4)

L’état a encore failli à ce niveau là. Il a ouvert le boulevard du clientélisme en laissant le rôle de financer les étudiants démunis pour poursuivre leurs études aux politiciens corrompus et aux partis malintentionnés. Et ce n’est pas faute de moyens puisque leurs comptes placés un peu partout le prouvent, mais pour creuser un fossé entre les universitaires et gagner du terrain. Cela fait partie de leurs projets diaboliques. Diviser partout où ils peuvent en offrant leurs services pour acheter le peuple avec son propre argent. Ce qui m’étonne c’est que des universitaires tombent dans le piège et oublient leur idéologie de construire un pays basé sur le droit et la justice pour tous. Ils contribuent directement à la corruption faute d’état de droits et de justice. Mais ne désespérons pas, ils peuvent très bien changé de camps en se rappelant que cet argent qui leur a été versé leur revenait de droit et qu’ils ont sciemment profité pour les combattre avec les mêmes moyens utilisés le moment venu. Sans espoir il n’y a pas de vie. La jeunesse est l’espoir de tous les pays et le Liban ne fait pas exception.

Sissi zayyat

11 h 44, le 24 octobre 2020

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Commentaires (4)

  • L’état a encore failli à ce niveau là. Il a ouvert le boulevard du clientélisme en laissant le rôle de financer les étudiants démunis pour poursuivre leurs études aux politiciens corrompus et aux partis malintentionnés. Et ce n’est pas faute de moyens puisque leurs comptes placés un peu partout le prouvent, mais pour creuser un fossé entre les universitaires et gagner du terrain. Cela fait partie de leurs projets diaboliques. Diviser partout où ils peuvent en offrant leurs services pour acheter le peuple avec son propre argent. Ce qui m’étonne c’est que des universitaires tombent dans le piège et oublient leur idéologie de construire un pays basé sur le droit et la justice pour tous. Ils contribuent directement à la corruption faute d’état de droits et de justice. Mais ne désespérons pas, ils peuvent très bien changé de camps en se rappelant que cet argent qui leur a été versé leur revenait de droit et qu’ils ont sciemment profité pour les combattre avec les mêmes moyens utilisés le moment venu. Sans espoir il n’y a pas de vie. La jeunesse est l’espoir de tous les pays et le Liban ne fait pas exception.

    Sissi zayyat

    11 h 44, le 24 octobre 2020

  • Suite Au faite a titre d'exemple : M. Daniel Cohn Bendit FRANCE recherchez

    aliosha

    10 h 50, le 24 octobre 2020

  • NO HOPE c'est du DEJA VUE : ces POULAINS vont bientôt se ranger inévitablement aux cotes des KOULONS C'est comme ça que cela se passe au Liban et figurez vous en France, Angleterre etc etc...

    aliosha

    10 h 35, le 24 octobre 2020

  • Le changement ne se fera malheureusement qu’à travers une nouvelle guerre civile. Les différences politiques, culturelles, et idéologiques sont en effet trop grandes. Celle-ci se terminera forcément par des interventions étrangères et le désarmement, enfin, du Hezbollah. La question est: avec quelle vitesse, et après combien de dégâts?...

    Gros Gnon

    07 h 50, le 24 octobre 2020