Rechercher
Rechercher

La carte du tendre

Une nuit de six ans

Une nuit de six ans

15 mars 1940 : un Morane-Saulnier 406 survole l’aéroport de Bir Hassan à Beyrouth. Collection Georges Boustany

Nous sommes en plein jour, mais une nuit de six ans s’est emparée du monde : la Seconde Guerre mondiale a éclaté à la fin de l’été dernier. Ce 15 mars 1940 en milieu de matinée, le ciel de Beyrouth est si bleu qu’il en paraît noir. Un avion de chasse survole en rase-motte l’aéroport de Bir Hassan : il est si près de la piste qu’on dirait qu’il atterrit ; mais non, ses roues sont rentrées. Est-il en train d’effectuer une démonstration de ses capacités ? Mais pour impressionner qui ? Son seul public semble être le photographe. Au sixième mois de la « drôle de guerre » où Britanniques et Français font face en silence aux Allemands le long de la ligne Maginot, le seul objectif de cette prouesse pourrait être de relever le moral des troupes de l’armée française du Levant et d’impressionner les populations locales qui ont de plus en plus de velléités d’indépendance. À quoi d’autre peuvent servir en Orient ces acrobaties aériennes, sinon à réaffirmer la puissance de la France mandataire ?

Il faut reconnaître qu’il en impose, cet appareil : voici un des vingt-six Morane-Saulnier 406 débarqués depuis peu à Beyrouth par le Commandant Teste. Ce dernier aura une vie pour le moins mouvementée : nommé ainsi en hommage au premier pilote français qui avait réussi un atterrissage sur un navire, il a été mis en service au début des années trente pour servir de transporteur d’avions dans les quatre coins de l’empire colonial. Quelques semaines après la débâcle, il sera amarré à Mers el-Kébir (Algérie), lorsque les Britanniques détruiront la flotte restée fidèle à Vichy afin qu’elle ne tombe pas aux mains des Allemands. Le Commandant Teste échappera par miracle à ce bombardement, avant de reprendre du service. Il sera envoyé par le fond à Toulon en 1942 lors du sabordage de la flotte suite à l’invasion de la zone libre par les Allemands. Renfloué, il sera à nouveau coulé en 1943 par les Alliés. À nouveau renfloué après la guerre, il finira comme entrepôt flottant jusqu’à sa démolition en 1962.

Dans la même rubrique

Gardiens de l’Orient

On en vient au Morane-Saulnier 406 : l’avion est une légende au mauvais sens du terme, et pour cause, il a remporté un succès commercial considérable sur la base d’une évaluation de performance erronée ! Quelques années auparavant, on a mesuré sa vitesse de pointe à 486 km/h et l’armée de l’air en a commandé un bon millier. Problème : la vitesse annoncée n’était pas au rendez-vous, l’avion atteignant à peine les 450 km/h et encore, avec le radiateur rentré. Ce diable de radiateur que l’on aperçoit sous le moteur est rétractable, ce qui permet d’augmenter la vitesse. Sauf que dans ce cas, le moteur grille en quelques minutes, faute de ventilation… La liste des limitations fatales du MS-406 est édifiante : étant incapable de rattraper les aéronefs allemands, il ne peut non plus atteindre l’altitude où ils naviguent : les commandes de tir des mitrailleuses gèlent à 5 000 mètres. Pire, ses circuits hydrauliques et électriques sont externes et à la merci de n’importe quel tir ennemi. On s’arrête là : voilà un exemple supplémentaire du retard technologique français qui n’est pas sans rappeler la vétusté des chars Renault FT face aux Panzer allemands, objet de notre article du 18 octobre 2018. Décidément, la France s’est très mal préparée à la Seconde Guerre mondiale et à cause du MS-406 qui constitue le gros de son arsenal aérien, elle va être totalement à la merci de la Luftwaffe lors de la débâcle.

Les fantômes de Bir Hassan
Le survol de Beyrouth par le MS-406 présente pour nous un intérêt majeur : voici une des rares vues de l’aéroport de Bir Hassan, dont on aperçoit le bâtiment principal au fond à droite, jouxtant de plus petites installations, peut-être l’Aéroclub, et un hangar volumineux. Curieusement, il n’y a pas d’appareil commercial ; l’aérogare semble même fermée au public. Bir Hassan a pourtant été inauguré deux ans avant cette photo, en 1938 : il constitue le seul aéroport international de Beyrouth et grâce à lui vont être remisés au placard les hydravions qui amerrissaient au large de Aïn el-Mreissé et étaient à la merci de l’état de la mer.

Regardons plus loin, vers le reste de dunes : pour faire place aux pistes, il a fallu déblayer des millions de tonnes de terre sablonneuse qui ont servi à l’élargissement, par remblais, du port de Beyrouth. Et, très loin à l’horizon, voici qu’émergent comme un mirage quelques bâtiments blancs : c’est la ville qui commence à s’étendre en direction de l’ouest vers Ras Beyrouth, et du sud vers Bir Hassan.

Dans la même rubrique

Au bout de la nuit

Là réside l’intérêt supplémentaire de cette photo, témoignage de l’histoire urbaine de Beyrouth : au moment où elle a été prise, les autorités en étaient à leur énième plan d’urbanisme et la région de Bir Hassan constituait un débouché naturel pour une expansion ordonnée de la ville. En particulier, l’urbaniste Michel Écochard imaginait ici un futur quartier de standing, aéré, une « ville-jardin » avec une façade maritime où déjà se bousculaient les plages huppées. Une zone de villas cossues, comme celle des Solh. D’ambassades aussi, comme celle du Koweït. Écochard prévoyait également une cité gouvernementale : l’Unesco, l’Unrwa et le bâtiment d’Ogero en sont un début de réalisation ; mais aussi une Cité sportive : celle de Camille Chamoun sera construite sur une partie de l’aéroport de Bir Hassan. Celui-ci, trop exigu, aura la vie courte : il sera remplacé dans une dizaine d’années par celui de Khaldé.

Pour l’anecdote, il reste encore aujourd’hui des traces fantômes de l’aéroport de Bir Hassan : les axes routiers obliques Moussa Nammour, Nicolas Ibrahim Sursock et des Nations unies épousent parfaitement ceux des pistes disparues. Quant au MS-406, il n’y en a plus qu’un exemplaire dans le monde en état de voler : l’occasion de le voir évoluer sur YouTube et d’écouter le ronronnement de son moteur qui a dû intriguer nos grands-parents au printemps de 1940.


Toutes les deux semaines, Georges Boustany vous emmène visiter le Liban de nos parents et de nos grands-parents à travers une photographie de sa collection. Un voyage entre nostalgie et émotion, à la découverte d’un pays disparu.


Nous sommes en plein jour, mais une nuit de six ans s’est emparée du monde : la Seconde Guerre mondiale a éclaté à la fin de l’été dernier. Ce 15 mars 1940 en milieu de matinée, le ciel de Beyrouth est si bleu qu’il en paraît noir. Un avion de chasse survole en rase-motte l’aéroport de Bir Hassan : il est si près de la piste qu’on dirait qu’il atterrit ; mais...

commentaires (2)

Merci pour cet article bien recherché et cher à mon cœur de fana de l'aviation. En effet le seul exemplaire de MS 406 encore en vol est un appareil construit sous licence en Suisse, un FFA D-3801 (en fait une version améliorée du MS 406). J'aimerai bien lire des articles sur la base de Rayak durant la deuxième guerre mondiale. Merci encore.

Jean Posbic

13 h 42, le 04 octobre 2020

Tous les commentaires

Commentaires (2)

  • Merci pour cet article bien recherché et cher à mon cœur de fana de l'aviation. En effet le seul exemplaire de MS 406 encore en vol est un appareil construit sous licence en Suisse, un FFA D-3801 (en fait une version améliorée du MS 406). J'aimerai bien lire des articles sur la base de Rayak durant la deuxième guerre mondiale. Merci encore.

    Jean Posbic

    13 h 42, le 04 octobre 2020

  • excellent article! merci.

    Hasbani Nadim

    10 h 39, le 04 octobre 2020