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Culture

La thaoura, un an après : paroles d’artistes II

Propos recueillis par Maya GHANDOUR HERT, Colette KHALAF, Gilles KHOURY et Danny MALLAT

La thaoura, un an après : paroles d’artistes II

Nadyn Chalhoub et Nathalie Masri. Photo DR

Un artiste est, par essence, un citoyen (du monde) politisé. Il rêve, revendique, milite, critique, dénonce, s’engage, proteste, imagine, propose. Six artistes racontent, douze mois après le 17 octobre 2019, leurs déceptions, espoirs ou colères...


Alexandre Paulikevitch. Photo DR

Alexandre Paulikevitch : Éteignez vos téléphones et faites quelque chose, pardi !

Qu’il danse le baladi ou qu’il manifeste contre l’establishment, Alexandre Paulikevitch se donne corps et âme. C’est que l’artiste a horreur des demi-mesures. Militant de la première heure, prenant son courage à bras-le-corps, il sillonne les places publiques depuis des années pour défendre les droits des plus marginalisés ou revendiquer des causes sociales et environnementales ou encore, plus récemment, scandant les slogans de la thaoura. Le 14 janvier dernier, alors qu’il prenait part à une manifestation devant la Banque du Liban, il est arrêté et détenu pendant plusieurs heures. Puis, fin septembre, il est convoqué au tribunal militaire. « On m’accusait d’avoir résisté aux forces de l’ordre et d’avoir insulté l’institution militaire. Or, dans une vidéo tournée au moment de mon arrestation, on voit bien que j’ai été tabassé par six policiers », affirme le danseur activiste dont la comparution devant le tribunal a finalement été reportée sine die.

Un an après la thaoura, il avoue être « au-delà de la déception, je suis dans l’incompréhension la plus totale ». « Je suis atterré, choqué, meurtri presque, par l’inertie de ce peuple. Et la classe dirigeante – cette clique de mafieux qui fait comme si de rien n’était, comme s’il n’y avait jamais eu les explosions du 4 août, comme si Beyrouth n’avait pas été profondément affectée – a l’audace et le culot de rester au pouvoir. »

Aujourd’hui, l’artiste se dit également « au-delà du 17 octobre : je suis dans la date charnière du 4 août ». Il expire une rage non contenue et marmonne : « Je commence à m’énerver. » Et d’ajouter, avec véhémence : « Nous ne pouvons passer outre, oublier les crimes, les absoudre de tout ce qu’ils nous font subir. Ils sont toujours sur leurs chaises et le peuple se lamente en ligne. » S’adressant au peuple, il lance : « Éteignez vos téléphones et faites quelque chose, bon sang ! »

Prêt à descendre de nouveau ? « Toujours, habibté, mais cette fois-ci, il faut que cela soit organisé, que cela ait un sens. Sinon, ce sera le même scénario : on se fait tabasser, puis karr w farr (on avance et on recule) avec les forces de l’ordre. Et après ? Mais qu’est-ce que vous attendez ? Je ne comprends pas ! » soupire Alexandre Paulikevitch.


Roy Dib. Photo DR

Roy Dib : La lutte est longue et nécessite de la patience

Metteur en scène et homme de théâtre, Roy Dib* est devenu une maille solide du tissu qui forme la révolution du 17 octobre. Pour s’y consacrer totalement, il a même pris une année sabbatique dans le milieu de l’art car, dit-il, « je ne pouvais plus me concentrer que sur les nécessités de cette révolution ». Pourtant, Roy Dib n’a jamais dissocié action politique, artistique et citoyenne. Ses pièces de théâtre et ses films en témoignent. Sa pensée rejoint celle de la Grèce antique fondée sur la polis, une communauté de citoyens libres et autonomes. Dib croit en cette cité-État qui est avant tout une structure humaine et sociale, et non une organisation administrative. C’est ce que cet homme de scène essaye de construire par son adhésion totale à la révolution : une pyramide où le pouvoir vient du bas. En outre, bien qu’il se soit octroyé des « vacances » dans le domaine artistique, il ne croit pas que le rôle de l’artiste soit indissociable de celui du citoyen. « Comme notre pays n’écrit pas son histoire lui-même, ce sont les artistes qui le font à travers leurs œuvres. » Avant le mois de janvier, Roy Dib, tout comme le reste des révolutionnaires, évoluait d’une manière réfléchie mais euphorique. Son action était entière. Puis est venu le temps de l’organisation. « Nous avons besoin de nouveaux partis mais sous d’autres formes, poursuit-il. Je ne veux pas quitter le pays, mais je sais que la lutte est longue et nécessite de la patience. Et n’allez pas croire que la révolution est perdante. Certes, on attend d’elle qu’elle s’organise mieux et que son action soit plus ciblée, car elle a affaire à un ennemi puissant : un État occupant son propre peuple. Mais on ne peut nier qu’elle a eu de belles victoires, comme Bisri, le syndicat des avocats et récemment les élections estudiantines à la LAU. » « Nous devons tenir bon, répète-t-il, car les oppresseurs sont déjà désorientés et dans un état de confusion. À ce stade-là, on ne peut lâcher prise. »

*Metteur en scène, réalisateur et homme de théâtre.


Myriam Boulos. Photo DR

Myriam Boulos : J’ai toujours cru en une révolution lente

Dès les premières heures de la révolution d’octobre, ses images se sont démarquées. Les rassemblements commençaient à peine à prendre forme que Myriam Boulos* s’emparait déjà de sa caméra et la plaçait au cœur des places révolutionnaires, comme le témoin le plus juste et le plus cru de ces moments historiques que traversaient le Liban. Pas un jour ne s’est écoulé sans que la photographe au style inimitable, frontal et à la fois onirique, poétique quoique très proche du documentaire, ne capte à travers son objectif un visage, un regard, un instant, une expression comme autant de pages qui forment le livre de notre thaoura. Si Boulos a été l’un de ces étendards vivants à chacun des points de ralliement de la révolution, si l’activiste en elle s’est emparée des rues, a crié et s’est indignée contre le régime corrompu et oppressif, elle ne regrette pas aujourd’hui que ces lieux-là se soient relativement vidés, mais elle nuance : « J’ai toujours cru en une révolution lente. Pour moi, même si on n’a pas de grands résultats immédiats, rien que le fait de parler de certaines choses, d’extérioriser le problème, de savoir qu’on est tous victimes de ce système et qu’on n’est pas seuls, personnellement ça a changé ma vie. » Myriam Boulos a également posé son regard sur les victimes de ce système, archivant au creux de sa caméra les plus précarisés qui se découvraient une voix, un pouvoir lors des manifestations ; ou sinon les plus impactés par l’explosion dont elle a livré des portraits poignants pour une foultitude de publications internationales. Au terme de cette folle année et histoire de dresser une sorte de bilan, elle dit : « Une révolution, c’est rythmé. On ne peut pas être dans la rue pendant un an sans arrêt. Aujourd’hui, on est tous cassés, fatigués, esquintés, et on est surtout en période de deuil. Mais oui, je redescendrai volontiers dans la rue. » Et c’est avec hâte que l’on attend de découvrir ce que sa rétine attrapera, un an plus tard.

*Photographe.


Nadyn Chalhoub et Nathalie Masri. Photo DR

Coffee Break : La révolution n’est plus la rue mais un mode de pensée

« Bien avant le 17 octobre, Coffee Break* nous servait déjà de plateforme pour critiquer la société libanaise, dénoncer l’individualisme, l’absence de conscience civique, le manque de respect envers l’autre, la corruption et le clientélisme », affirment Nadyn Chalhoub et Nathalie Masri, le tandem gagnant du label humoristique Coffee Break. « Le 17 octobre nous a fait réaliser que le peuple libanais s’était enfin réveillé, ajoutent les jeunes femmes. Nous avions le sentiment d’être à l’unisson avec le reste des citoyens, toutes appartenances religieuses, confessionnelles et sociales confondues. Le sentiment de solitude qui nous avait longtemps accompagnées avait enfin disparu. Le 17 octobre, c’est comme si le monde nous avait entendues, avait fait un examen de conscience, avait compris que les choses devaient bouger, changer. » D’aucuns sont déçus du tournant pris par la révolution, mais pour les deux artistes, la thaoura est loin d’être finie. L’explosion du 4 août est venue, malheureusement, placer les priorités ailleurs, il y avait l’urgence de la survie. « La révolution ne se situe plus dans la rue, elle s’est déplacée dans chaque foyer et dans chaque cœur qui bat. Le manque de confiance envers nos dirigeants, le dégoût face à cette classe corrompue, la réalité qui se dévoile et les met au pied du mur sont des sentiments unanimes, et la vérité ne fait plus l’ombre d’un doute. La révolution aujourd’hui est partout, et loin d’être terminée. »

Pour Nadyn et Nathalie, l’idée de redescendre dans la rue n’est plus envisageable. « Nous avons réalisé que nos vies n’avaient aucune valeur à leurs yeux. Les plus téméraires qui osaient s’avancer se faisaient tirer dessus de sang-froid, et les pertes humaines occasionnées par le 4 août ont prouvé combien le peuple était inexistant à leurs yeux. Nous pensons même que toute la classe politique sans exception est capable de diriger un État fantôme, un État vide de vie, une planète déserte. Mais rien ne les délogera. Sauf le peuple ! »

Et le tandem de conclure : « Aujourd’hui, la révolution n’est plus la rue mais un mode de pensée. Que chaque personne qui a quelque chose à dire le dise. »

* Tandem humoristique.


Carol Mansour. Photo DR

Carol Mansour : Qu’est-ce qui nous poussera à reprendre la rue ?

La réalisatrice s’étonne presque lorsqu’on lui demande si elle a pris part à la révolution d’octobre : « Bien évidemment ! » dit-elle, « et avec force et engouement », puisque à ses yeux, ce combat, comme ceux d’avant, ne se choisit pas, il s’impose à nous. Et ce n’est pas dans la rue mais plutôt dans les rues que Carol Mansour a promené ses yeux aux premiers balbutiements de la thaoura, zigzaguant avec sa mobylette entre les différentes places où fleurissait la révolution. Les premiers mois, elle passe la plus grande partie de son temps à braquer son objectif sur un moment qui lui aura capté l’attention, postant quotidiennement sur son compte Instagram quelques secondes « dans la rue », quelques secondes seulement mais qui suffisaient à résumer l’esprit du soulèvement populaire. Ne pas croire pour autant que l’affaissement collectif a découragé la réalisatrice qui a continué à parcourir les rues de Beyrouth, faisant migrer son carnet de bord numérique vers une documentation de la ville en temps de Covid-19, puis de la ville après l’apocalypse, comme elle continue de le faire d’ailleurs. Il n’empêche qu’elle ne cache pas « son immense déception. Car, contrairement au soulèvement du 14 Mars auquel je n’ai pas forcément adhéré, je croyais que cette fois, c’était la bonne ». Cela dit, c’est un oui tonique qu’elle lance quand on évoque de prochaines manifestations. « Oui, cela va sans dire, j’y serai naturellement. Sauf qu’après l’explosion du 4 août, nous avons été tous tellement tristes, déprimés, enragés, frustrés que je m’attendais forcément à un sursaut populaire. Ça ne s’est pas produit, et je me pose donc cette question : si cette tragédie ne nous a pas poussés à reprendre la rue, qu’est-ce qui le fera ? »

*Réalisatrice.


Shaden Fakih. Photo DR

Shaden Fakih : Naître libanais, c’est partir perdant

Au soir du 17 octobre 2019, Shaden Fakih* se préparait à aller fêter l’anniversaire d’une amie. « Avec une bande d’amis, nous devions la surprendre. C’est finalement la rue qui nous a surpris. La voix du peuple qui se révoltait nous parvenait enfin ! Nous avions hâte d’aller rejoindre la foule. Le temps de déposer nos affaires, d’oublier le gâteau d’anniversaire, et nous voilà révolutionnaires ! »

Depuis, Shaden Fakih ne s’est jamais arrêtée. « Moi qui ai toujours raté mes cours à l’université lorsqu’il fallait me lever tôt, la révolution me mettait sur le pied de guerre à cinq heures du matin. À six heures, j’étais sur le terrain pour aller bloquer les routes », se souvient la jeune femme, qui avoue avoir vécu quelques épisodes traumatisants, suite à ses attaques verbales et directes contre des partis politiques. « J’ai été agressée et menacée, ajoute-t-elle, mais rien ne m’a jamais découragée, sauf le sentiment de faire du surplace, voire d’aller à reculons, après chaque petite lueur d’espoir qui se profilait. Et cela dure depuis 2006. Le peuple a 100 fois espéré, mille fois désespéré. Alors aujourd’hui, notre état d’esprit est en mode survie. »

Pour cette artiste militante qui ne craint ni les actes engagés ni la parole libre, le Liban et le sentiment de déception vont de pair. « À notre naissance dans ce pays, nous partons déjà perdants. » L’espoir est, pour elle, une arme à double tranchant. « À chaque victoire, l’espoir nous porte plus haut, à chaque revers, il nous enfonce encore plus profondément, dit-elle. Et à chaque descente aux enfers, nous nous disons : “Nous ne pouvons que remonter…” Eh bien non, au Liban, les profondeurs abyssales du désespoir sont surprenantes. »

Cela dit, la comédienne admet que la révolution a nourri sa créativité et lui a donné de la matière pour alimenter les textes de son stand-up show : « Mon public avait besoin de moi, pour s’évader dans le satirique, pour s’oublier dans la comédie. » Si elle s’absente parfois de la scène nocturne, pour se ressourcer, pour reprendre ses forces, Shaden Fakih promet qu’elle n’abandonnera jamais le micro. Et la jeune femme de conclure : « L’État libanais peut échouer lamentablement, mais il ne pourra jamais museler les artistes ni étouffer les humoristes. »

*Actrice et comédienne.


Un artiste est, par essence, un citoyen (du monde) politisé. Il rêve, revendique, milite, critique, dénonce, s’engage, proteste, imagine, propose. Six artistes racontent, douze mois après le 17 octobre 2019, leurs déceptions, espoirs ou colères...


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