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Nos Lecteurs ont la Parole

Une partie spéciale de « tarneeb »

Les cartes sont mélangées, triées, coupées.

La partie de « tarneeb » a commencé :

1 de Cœur ; 9 de Carreau ; 1 de Pique ; 6 de Trèfle : (1916).

En secret, les joueurs se répartissent les cartes, ils découpent, scient et taillent le Proche-Orient en petits morceaux. Une fois la partie terminée, ils lèvent leur verre au chaos. Les cartes sont dessinées.

1 de Trèfle ; 9 de Carreau ; 4 de Cœur ; 3 de Pique : (1943).

Sur la table, la carte du Liban indépendant est tracée.

C’est un beau projet qui comprend la mer, la montagne, les plaines et 17 communautés. Ils sont tous venus ici pour fuir une persécution, trouver une terre de refuge.

Les cartes sont mélangées, coupées, triées puis distribuées : (1948).

Un État se crée juste à côté, basé sur le principe suivant : « Plusieurs nationalités formeront une même communauté », à la différence du Liban. Deux pays voisins, deux atomes prêts à exploser, ébranlant l’équilibre fragile de la région.

1 de Cœur ; 9 de Pique ; 7 de Trèfle ; 5 de Carreau : (1975).

Chassés de chez eux, les Palestiniens se battent depuis le sol libanais. Les fissures se creusent entre ceux qui les combattent et ceux qui les soutiennent, morcelant notre identité en plusieurs idéologies toutes meurtrières.

Quinze ans de guerre auront laissé une Antigone vêtue de noir cherchant pieds nus, entre les débris, les corps de ses deux frères qui s’étaient entre-tués.

Les cartes sont mélangées, coupées, triées, puis distribuées : (1991).

Autour de la table ronde, les grands joueurs ont changé de tête.

C’est le début de la reconstruction : les grues s’élèvent sur les tombeaux, les lieux de crime se transforment en restaurants et hôtels, le centre-ville se fait un nouveau lifting. Cette opération Disneyland attire tous les émigrés qui reviennent avec l’espoir de tourner une nouvelle page.

À cette période-là, j’étais revenue de Paris où j’avais grandi. Le Liban je ne le connaissais qu’à travers le poste de télévision de mes parents : voitures calcinées, feu, cendres, cadavre, hôpital, morts, linceul, tombes…

Ce sont les images que j’avais de mon pays, c’était encore trop étranger pour moi. La guerre est finie, mon père décide de rentrer, ma mère range ses valises et à la hâte elle va annoncer au directeur de l’école, roulant des « r », étirant ses voyelles : « La guerrrrre est finieee, on descend à Beyrrorruth. »

Au moment de l’atterrissage, le nez collé aux fenêtres, les expatriés n’en pouvaient plus. Ils voulaient revoir leur pays, s’assurer qu’il en restait un bout de terre, qu’il n’avait pas disparu. Les roues ont à peine frôlé le tarmac que tout le monde s’est mis à applaudir. Reflex pavlovien. Des litanies se lèvent. À ma gauche, un passager prie son imam. À ma droite, un chapelet. Ma mère très émue se tourne vers moi. « Voilà ma chérie tu viens d’ici. » Le Liban elle y croit. Il faut embrasser son héritage. Elle me dit. Je ne vois pas comment l’embrasser techniquement. Je la suis. Son père avant elle y a cru en 1943, il est l’un des acteurs de son indépendance.

Accueillie par les photos de Georges Wassouf et Hafez el-Assad, je découvre mon pays : fils électriques, maisons entassées, immeubles détruits et la mer sur laquelle il flotte des sacs en plastique et quelques déchets.

« Regarde, c’est ici que nous venions manger du poisson, tu as vu comme c’est joli le Liban ? » Malgré tout ce chaos, bizarrement, je me suis sentie appartenir comme une pièce de puzzle qui trouvait enfin sa place.

Les cartes sont mélangées, coupées, triées, distribuées, puis retirées : (2005).

Après l’assassinat du Premier ministre, les troupes syriennes se retirent du pays.

Entre la place des Martyrs et la place Riad el-Solh, les Libanais sont encore une fois divisés.

Un an après, la famille reprend le chemin de l’exode. Exit à nouveau hors du pays. Israël qui nous bombarde.

Ranger ses valises, prendre la fuite, sur ces musiques funèbres aux airs de Wagner, les Libanais connaissent ça.

Dans un café, un homme est assis sur la terrasse en train de fumer sa narguilé. À la télé, une chaîne passe une info. Les avions de Tsahal lâchent des bombes dédicacées par les enfants d’Israël. Des obus casher. L’image m’a marqué. S’il y a bien un dénominateur commun qui unit tous les Libanais à part le houmous et le taboulé c’est bien cet instinct de survie.

Cela fait maintenant plus de 20 ans que je suis au Liban. J’y avais grandi un peu comme une touriste, j’avais côtoyé ses gens, ses ruelles, ses villages, ses soirées.

J’avais les cartes qu’il faut pour passer aussi bien à l’Ouest qu’à l’Est, à en devenir schizophrène. Je l’avais rejeté, haï, aimé puis quitté plusieurs fois en le traitant d’archaïque, de raciste, de snob, mais avec le temps j’avais compris que je ne pouvais pas vivre sans lui malgré toutes ses névroses.

Les cartes sont mélangées, triées, coupées.

2 de Cœur ; Joker ; 2 de Cœur ; Joker : (2020).

Le Joker est là, 2 fois de suite avec son costume de saltimbanque et son sourire sarcastique incarnant le chaos. La situation au Liban sera doublement dramatique cette année. Les joueurs ont encore une fois changé de visage, ce sont eux qui tiennent les cartes de la région aujourd’hui : d’un côté il y a ceux qui portent des cravates, semeurs de zizanie, et de l’autre ceux en tchadors, donneurs de leçons, le Liban est pris en otage.

Tous les deux sont déterminés à affamer tout un peuple pour gagner la partie. Privé de dollars, le peuple crie famine ne sachant pas à quel saint se vouer, téter le sein iranien ou américain.

Me voilà sur la place des Martyrs, en plein milieu d’une révolution.

Déterminé à renverser le gouvernement, le peuple se réveille, il crie dans les rues : stop au confessionnalisme, stop à la corruption. L’armée libanaise lâche des bombes lacrymogènes, ma vision est brouillée. L’espace d’un instant, j’ai eu comme un mirage, j’ai vu le Liban se détacher de ses chaînes pour flotter en îlot sur la mer. Pour un instant, j’ai pensé que mon pays allait s’unir, qu’il allait devenir enfin indépendant, libre et libéré de ses anciens démons et ses figures de guerre. Un élan qui, de mon expérience, n’a jamais duré plus d’une fraction de seconde, chacun finissant par brandir son propre drapeau, incarnant sa vraie couleur. J’ai les larmes aux yeux, je ne sais pas si c’est l’émotion ou l’effet du gaz.

Le Liban a subi son dernier « haircut », il a perdu ses cheveux. Cette fois c’était fatal. En pleine chimio, on l’avait coupé mille fois dans ses élans, ses espoirs, ses rêves et ses projets. « Haircut » financier, « haircut » politique, « haircut » géographique, « haircut identitaire », il est toujours question de le découper, de l’éparpiller, de le vider.

Mais on avait beau couper le serpent, séparé de son corps, sa tête continuait à mordre dans le vide crachant son venin.

Le 4 août 2020, la pire explosion après Hiroshima et Nagasaki s’est produite ici à Beyrouth faisant 195 morts, 6 500 blessés, 300 000 personnes sans-abri.

Une explosion qui a fait trembler tout le Liban, qui nous a achevés.

Le 4 août 2020 à 18h07, la vie a été interrompue par le son de la terreur nous figeant tous dans une sidération semblable au cri de Munch.

Les minutes de silence s’éternisent pour les victimes, s’éterniseront toujours. Du côté du gouvernement, silence radio.

Depuis, ce son ne cesse de se répéter dans ma tête, faisant remonter les 2 700 tonnes de nitrate dans mon cerveau. Il suffit d’entendre la porte de sa chambre se fermer brusquement pour que le scénario de la terreur soit revécue.

Est-ce une négligence qui témoigne de l’incompétence de l’État ou bien une attaque visée qu’on tente de camoufler ?

Pendant ce temps, les visites diplomatiques se multiplient, les bateaux étrangers affluent sur les côtes méditerranéennes, les poignées de main se succèdent.

« La carte d’un nouveau Moyen-Orient est en train de se dessiner », dit un analyste politique à la télévision ; une phrase qui parle à mon tableau d’Abdel Nasser, incliné diagonalement sur le mur de mon salon depuis la déflagration. Je pense à ce petit pays à peine plus grand qu’un pois chiche et qui saigne. Les pois chiches ne devraient ni saigner ni se transformer en terrain de foot pour régler des enjeux régionaux.

Notre destin jusque-là n’a été qu’une tragédie, un destin morbide transmis de génération en génération comme un fléau empoisonné laissé en héritage.

Les cartes sont triées, mélangées, puis découpées. C’est le treizième tour, chiffre porte malheur, la partie est presque terminée. Nous ferons nos comptes bientôt pour décider de la prochaine partie sur table : à qui le tour pour partager les restes de la dépouille ?

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


Les cartes sont mélangées, triées, coupées.

La partie de « tarneeb » a commencé :

1 de Cœur ; 9 de Carreau ; 1 de Pique ; 6 de Trèfle : (1916).

En secret, les joueurs se répartissent les cartes, ils découpent, scient et taillent le Proche-Orient en petits morceaux. Une fois la partie terminée, ils lèvent leur verre au chaos. Les cartes sont...

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