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L’émigration, une saignée pour la révolution libanaise ?

L’émigration, une saignée pour la révolution libanaise ?

Photo d’illustration Anwar Amro/AFP

En dépit des espoirs qu’il avait suscités et de la colère générale accentuée par les explosions du 4 août, le mouvement de contestation sans précédent qu’a connu le Liban il y a près d’un an semble désormais battre de l’aile. Portée par une ambition débordante, « l’intifada » a en effet vite laissé la place à un désenchantement. Alors que cette contestation avait été stimulée par le sentiment qu’il existe un mépris général de la classe politique vis-à-vis des multiples drames qui frappent les Libanais ; alors qu’elle avait atteint une ampleur inimaginable auparavant et engendré quelques succès notables dans les premiers mois, l’appareil étatique semble avoir repris les arènes de l’espace public depuis le début des mesures de confinement liées au coronavirus l’hiver dernier. Et après les explosions du 4 août, ce sont désormais des centaines de milliers de résidents – libanais et étrangers – qui semblent répondre à l’appel lancé le 13 novembre 2019 par le président Aoun et consistant à inviter les mécontents à « quitter le pays ».

Déception politique

De fait, au-delà de l’essoufflement des mobilisations, ce désenchantement relève avant tout d’une expérience de « déception » politique. Concept souvent méconnu, la déception a été mise à l’honneur comme facteur explicatif des mobilisations sociales par Albert Hirschman, qui s’était notamment penché sur le cas de la génération de l’après-1968. Dans son ouvrage Shifting Involvements (1983), il décrit la déception comme des fluctuations cycliques, un va-et-vient entre l’engagement social et la réclusion sur soi. Trahis dans leur bonheur individuel par les promesses du politique, les agents et activistes réinvestissent dans un premier temps les espaces publics pour réclamer une société à l’image de leurs aspirations. Mais très vite confrontés à une déception face aux maigres résultats engendrés par cet engagement, ils finissent dans un second temps par retourner à leurs affaires privées, seul refuge possible après chaque nouvelle trahison. Or dans un pays qui compte à la fois la plus grande diaspora et le plus grand taux de réfugiés par habitant au monde, les attentes déçues des différents protagonistes en font presque toujours des candidats de choix pour l’émigration. Le Liban fait donc désormais face à un nouvel exode, une véritable saignée de ses meilleures compétences qui compromet ultérieurement son avenir économique (via la fuite des cerveaux) et obscurcit son horizon politique.

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Certes, cet exode n’est pas uniquement lié à l’évolution de la dynamique de la contestation et s’inscrit également dans un contexte plus large, incluant une déstructuration radicale de son marché du travail. Le solde migratoire net du Liban commence ainsi à devenir négatif dès 2017, suite au renversement de la tendance entre les flux entrants et sortants de réfugiés syriens – notamment du fait d’un net durcissement des conditions d’accueil par les autorités libanaises : selon la Banque mondiale, il passe ainsi de +1,250 million de personnes en 2012 à -150 000 cette année-là. Après la dépréciation monétaire qui a commencé à la fin de 2019, ce fut le tour des travailleurs étrangers, premières victimes des limitations des transferts de fonds vers l’étranger. Avec cette fois l’apparition d’un double mouvement successif qui se confirmera ensuite pour les résidents : après une phase de revendication qui n’aboutit pas, le choix de l’exil s’impose. En mai 2020, les travailleurs migrants de la société Ramco sont par exemple violemment réprimés pour avoir exprimé des revendications salariales; tandis que depuis le début de la crise, des travailleuses domestiques étrangères sont expulsées de leur domicile/travail et abandonnées à leur sort. Cette émigration, qui s’inscrit dans la continuité d’un mouvement de dévalorisation du travail, est loin de concerner seulement les travailleurs les moins qualifiés issus de l’immigration. L’explosion du port de Beyrouth a par exemple jeté des milliers d’Arméniens sur la voie de l’exode et certains ateliers de joaillerie endommagés n’ouvriront plus jamais leurs portes au Liban. Transplantés dans la mère patrie, ils drainent avec eux des compétences rares ou uniques d’artisans et de techniciens.

Réponse politique

Cependant, ce phénomène migratoire a des conséquences politiques dès lors qu’il concerne les catégories socio-professionnelles les plus actives dans l’intifada du 17 octobre. C’est notamment le cas des médecins libanais, qui ont illustré de manière exemplaire l’importance des groupements professionnels indépendants dès les premiers jours de mobilisation. Longtemps aux premières lignes des affrontements avec les forces de l’ordre (et au service des victimes des répressions policières), « les révolutionnaires en blouse blanche » se retrouvent en première ligne des vols sans retour, pour le plus grand bonheur des hôpitaux étrangers. C’est aussi le cas du secteur éducatif, frappé au cœur par un double mouvement de départ massif des enseignants et des étudiants. Or, là encore, cette tendance ne constitue pas seulement un drame économique et social, mais est aussi un phénomène politique dans la mesure où ces deux groupes formaient des piliers sociaux des mobilisations d’octobre.

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Malgré les multiples contraintes imposées à la mobilité des personnes et des capitaux, ce nouvel exode de jeunes talents continuera longtemps à ébranler la composition démographique du pays, certains n’hésitant plus à tenter leur chance dans les bateaux de la mort. Dans tous ces cas, ce mouvement migratoire s’accompagne de sentiments d’amertume et de culpabilité. Des sentiments parfois nourris par les reproches adressés à ceux qui « désertent le champ de bataille », comme l’ont montré les attaques virulentes sur les médias sociaux contre certains artistes et journalistes qui expliquaient leur intention de quitter définitivement le pays dans une vidéo réalisée par la journaliste Dima Sadek en juillet dernier. Tandis que pour d’autres, le mot d’ordre serait celui du poète de l’exil Mahmoud Darwich : Ne t’excuse pas (Actes Sud, 2006)

Entre-temps, la déception systématique semble être devenue de fait une stratégie de défense appliquée méthodiquement par le pouvoir pour démoraliser et dépolitiser les masses, depuis l’absence totale de reconnaissance de la légitimité des revendications jusqu’à la répression brutale de toute contestation. Et même si cette stratégie ne va sans doute pas jusqu’à favoriser de manière consciente et volontaire l’émigration massive, cette dernière s’avère de fait utile au pouvoir en menaçant de vider la contestation de ses troupes. Fléau économique et social, la fuite des jeunes Libanais appelle donc avant tout une réponse politique. Et à ce stade particulier de l’histoire du Liban, la réponse la plus efficace serait sans doute un front d’opposition unifié capable de produire un discours alternatif qui redonnerait confiance en l’avenir du pays.

Par Nizar HARIRI

Professeur d’économie, directeur de l’observatoire universitaire de la réalité socio-économique de l’Université Saint-Joseph et coordinateur du projet européen Conecte.


En dépit des espoirs qu’il avait suscités et de la colère générale accentuée par les explosions du 4 août, le mouvement de contestation sans précédent qu’a connu le Liban il y a près d’un an semble désormais battre de l’aile. Portée par une ambition débordante, « l’intifada » a en effet vite laissé la place à un désenchantement. Alors que cette...

commentaires (3)

Qu'en est il du monnayage des voix électorales qui ont pour conséquence entre autres de laisser carte blanche et les mains libres aux élus...? Il y a corrupteurs et corrompus. Certes ça ne justifie pas tout.

Sybille S. Hneine

23 h 43, le 12 octobre 2020

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Commentaires (3)

  • Qu'en est il du monnayage des voix électorales qui ont pour conséquence entre autres de laisser carte blanche et les mains libres aux élus...? Il y a corrupteurs et corrompus. Certes ça ne justifie pas tout.

    Sybille S. Hneine

    23 h 43, le 12 octobre 2020

  • MALÉFIQUE 17 OCTOBRE 2019 !

    Chucri Abboud

    02 h 55, le 11 octobre 2020

  • Quand les rêves sont assassinés, méprisés et piétinés, que reste t-il aux personnes qui ont lutté pour un Liban meilleure ? quand une classe politique presque toute entière corrompu et mafieuse use des pires stratagèmes des dictatures pour rester en place, que reste t-il comme idéal possible à ceux qui ont lutté pour des jours meilleurs ? Malheureusement il ne reste que l'exil et tous les acteurs mafieux de ce pays en sont directement responsables. Le Liban mangera son pain noir pendant longtemps et ne s'en remettra certainement plus.

    Zeidan

    14 h 52, le 10 octobre 2020