Roman

Elena Ferrante : les terreurs de l’adolescence

Elena Ferrante : les terreurs de l’adolescence

Kristen Wiig, Bel Powley et Alexander Skarsgard (de g. à d.) dans The Diary of a Teenage Girl (Sony Pictures Classics)

La Vie mensongère des adultes d’Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, Gallimard, 2020, 416 p.

Parfois, une seule phrase entendue par hasard peut bouleverser toute une vie, voire plusieurs, et avoir des conséquences lointaines impossibles à prévoir et à dénombrer. C’est ce qui arrive à Giovanna, l’héroïne du nouveau roman d’Elena Ferrante, La Vie mensongère des adultes. Un jour, elle surprend une conversation entre ses parents dans laquelle son père affirme à propos des récentes difficultés scolaires de sa fille : « Ça n’a rien à voir avec l’adolescence : elle est en train de prendre les traits de Vittoria. » Pour Giovanna, ce rapprochement est terrible, infiniment cruel : « C’est ainsi qu’à douze ans j’appris par la voix de mon père, étouffée pour rester basse, que j’étais en train de devenir comme sa sœur, une femme qui – d’aussi loin que je me souvienne, c’était ce que j’avais toujours entendu dire – alliait à la perfection laideur et propension au mal. »

Dans ce roman, Elena Ferrante manifeste une virtuosité narrative extraordinaire, ne serait-ce qu’en réalisant cette prouesse : toute l’intrigue surgit de la phrase prononcée par le père, de même que toutes les épreuves traversées par Giovanna durant quatre années de son adolescence – la période couverte par le récit – tournent autour de l’élucidation du sens de cette même phrase.

Giovanna croyait savoir qui elle était ; mais en entendant les paroles de son père, elle apprend qu’elle est en train de se transformer en quelqu’un d’autre qu’elle ne connaît presque pas : Vittoria. C’est donc pour mieux se connaître elle-même, pour savoir si elle est véritablement laide et méchante, qu’elle décide, comme quelqu’un partant à la recherche de son reflet, d’aller à la rencontre de cette tante habitant l’un des quartiers pauvres de Naples.

Fille unique d’un couple de professeurs appartenant à la classe moyenne, Giovanna découvre alors un autre aspect de sa ville, tout un univers social qui lui était inconnu, où les gens lui paraissent moins guindés que ses parents et leurs amis, plus spontanés. Or ce qui la fascine surtout, c’est sa tante Vittoria. Vulgaire et obscène, romantique et fougueuse, cette femme, avec une franchise totale, lui parle de la vie, du sexe, de la haine qu’elle voue à son frère, le père de Giovanna… Celle-ci prend l’habitude d’aller voir régulièrement sa tante, mais elle n’arrive jamais à déterminer avec certitude si, physiquement et moralement, elle lui ressemblait ou non.

Ce qu’elle apprend toutefois, c’est à mieux observer ses parents. En effet, Vittoria ne cesse de l’inciter à ouvrir les yeux, lui répétant : « Regarde bien comment on est, et comment sont ton père et ta mère. » Et lorsque Giovanna commence à bien regarder autour d’elle, elle s’aperçoit que la vie de ses parents n’est qu’un tissu de mensonges et d’hypocrisies. De surcroît, elle découvre que la plupart des adultes, y compris sa tante, ne savent pas qui ils sont véritablement ; ils se contentent de porter des masques auxquels ils s’identifient totalement, ceci afin que demeurent cachées, à leurs yeux ainsi qu’à ceux des autres, les assises fragiles, voire illusoires, sur lesquelles ils ont bâti leur existence entière. Giovanna comprend alors que pour devenir adulte, il lui faudra participer à ce jeu de dissimulation et de faux-semblants. Cela lui inspire un profond dégoût ; mais c’est ce qu’elle entreprend de faire, sans vraiment s’en rendre compte.

Les grands romanciers sont souvent des destructeurs de mythes. C’est le cas de Ferrante : quiconque est nostalgique de son adolescence, de cet âge souvent perçu comme idyllique, n’aura qu’à lire ce roman pour s’en trouver guéri. Car il ressentira viscéralement cette haine de soi si angoissante qu’éprouvent les adolescents, leur mépris de ce qu’ils sont, et se souviendra de leurs tentatives désespérées pour échapper à la médiocrité du monde des adultes en créant des images idéalisées de ce qu’ils aimeraient devenir, images inaccessibles qu’ils devront rapidement oublier afin de s’habituer à l’hypocrisie et au mensonge généralisés.



La Vie mensongère des adultes d’Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, Gallimard, 2020, 416 p.

Parfois, une seule phrase entendue par hasard peut bouleverser toute une vie, voire plusieurs, et avoir des conséquences lointaines impossibles à prévoir et à dénombrer. C’est ce qui arrive à Giovanna, l’héroïne du nouveau roman d’Elena Ferrante, La...

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