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Culture - Cinéma

« La Grande Nuit » : de l’opérette égyptienne au court-métrage moderne et lumineux

Le premier film de la réalisatrice Sharon Hakim, « La Grande Nuit », inspiré par la célèbre comédie musicale égyptienne « El-Leila el-Kebira », a été remarqué et récompensé à deux reprises au Festival de Cabourg. Depuis, il part à la rencontre du public et chante la liberté et la jeunesse, porté par des acteurs exceptionnels, dont Tamara Saadé, Aghiad Ghanem et Ahmad Kontar.
« La Grande Nuit » : de l’opérette égyptienne au court-métrage moderne et lumineux

Cartographie d’une jeunesse d’origine arabe, diverse et moderne, dans le film de Sharon Hakim. Photo Laetitia de Montalembert

Vendredi 24 septembre, Sharon Hakim et son équipe présentaient à Paris, en avant-première aux Écoles Cinéma Club, La Grande Nuit, qui a reçu au début de l’été le prix du meilleur court-métrage et celui de la meilleure interprétation féminine dans un court-métrage dans le cadre du Festival de Cabourg.

La cinéaste de 26 ans est née à Paris et a grandi dans une famille franco-égyptienne. Après des études politiques et économiques, elle rejoint la New School de New York pour faire une année de cinéma. « À mon retour en France, j’ai perdu mon père et j’ai souhaité explorer ma culture égyptienne. J’ai rencontré Aghiad Ghanem, qui est un poète et musicien syrien, également enseignant-chercheur en sciences politiques, avec qui nous avons beaucoup échangé, avant de décider de faire un film », explique celle dont l’œuvre a été inspirée par l’opérette égyptienne El-Leila el-Kebira. « Il s’agit d’une adaptation libre de cette opérette que je connais très bien et que j’écoutais avec mon père. J’en ai repris certaines chansons et j’ai ensuite écrit une histoire autour de leurs paroles et leur musique. Ce sont Aghiad Ghanem et Marc Codsi qui ont réarrangé toute la musique du film. D’ailleurs, Marc apparaît dans le film au moment de la scène du cabaret, où il joue de la guitare, ce qu’il avait déjà fait dans le film de Jim Jarmush, avec Yasmine Hamdan », ajoute Sharon Hakim, qui insiste sur le fait que l’opérette elle-même n’est pas construite autour d’un fil narratif précis. « C’est une traversée, un morceau de vie le jour du Eid, dans un marché : on découvre plusieurs personnages différents qui chantent, et c’est toute une ambiance, avec un dompteur de lions, un joueur de chance... J’ai greffé mon histoire sur la trame musicale : c’est un film choral, et j’ai essayé de retranscrire la frénésie d’un jour de fête. » Et la cinéaste d’ajouter : « J’ai repris quelques personnages, comme Hantirah, interprété par Aghiad Ghanem, ou Aragoz, un personnage très connu dans la culture égyptienne, hérité de l’époque ottomane, qu’incarne Adam Hegazy (réfugié syrien devenu top-modèle et acteur)» « Entre les deux œuvres, il y a 60 ans et un continent... » précise la réalisatrice, dont le film sera diffusé 19 octobre à la cinémathèque de Paris, puis le 22 octobre dans le cadre du Festival du cinéma méditerranéen de Montpellier.

« La Grande Nuit » ou quand un amour contrarié se chante entre les rues de Barbès et un cabaret queer. Photo Laetitia de Montalembert

Célébrer la pluralité d’une jeunesse franco-arabe moderne

La Grande Nuit présente l’histoire d’un étudiant en médecine d’origine syrienne, Hantirah, promis à un avenir bourgeois tout tracé, qui est tiraillé entre les attentes familiales et son attirance pour une danseuse de cabaret d’origine algérienne, Esma, interprétée par Tamara Saadé. Le jour du Eid, le spectateur arpente avec les personnages les rues de Barbès, le cabaret queer où se produit Aragoz, le meilleur ami d’Hantirah. « Je voulais faire un film à notre image, sur des personnes françaises d’origine arabe qui ont baigné toute leur vie dans la culture de leurs parents et qui négocient leur propre voie, entre leur héritage culturel et leur vie occidentale. L’effervescence que l’on peut ressentir dans le film me rappelle l’Égypte et sa joie de vivre, sa légèreté... Mon histoire est dense, je suis touchée par les films qui se passent très vite, comme chez Baz Luhrmann ou comme Boogie Nights de Paul Thomas Anderson. J’aime les histoires qui sont de grandes célébrations, très colorées, chantantes, dansantes... » explique la cinéaste, qui a souhaité également célébrer l’identité biculturelle de la jeunesse franco-arabe de Paris. « Je voulais parler de ce que je connais, qui est très différent de ce que l’on peut voir habituellement au cinéma : quand on parle des jeunes d’origine arabe en France, ils n’ont rien à voir avec mes personnages. On présente plutôt une jeunesse un peu difficile, dans une classe sociale défavorisée, ça se passe souvent en banlieue, dans un environnement de violence. Je voulais célébrer l’héritage qui me vient de mon père, ainsi que de belles rencontres... Il y a beaucoup d’amour dans ce film. J’ai imaginé le film un peu comme une photo instantanée, comme un polaroïd d’une certaine communauté, d’une certaine jeunesse dont je décline les différentes identités. Le contraste entre Hantirah et Tammam, qui est un jeune pharmacien réfugié à Paris et interprété par Ahmad Kontar, est saisissant. La question des réfugiés syriens est soulevée sans misérabilisme. L’idée était de montrer que beaucoup d’entre eux ont quitté une vie aisée dans leur pays et qu’ils sont venus pour protéger leur vie. Esma évoque l’immigration maghrébine, qui est encore différente », poursuit Sharon Hakim, dont le film se termine dans une lumière crépusculaire très intense, qui balaie les visages des personnages, empreints de mystère. « Cette lumière arrive au moment de l’appel à la prière, qui clôture le film. Ce moment me donne toujours des frissons dans l’opérette, il est très transgressif, car on y entend du oud, ce qui est interdit. J’ai repris le côté subversif : tout en chantant l’appel à la prière, Hantirah fume un joint. Pendant tout le film, l’étudiant en médecine est sous tension, il a du mal à écouter ses désirs. À la fin, c’est un moment d’apaisement : en chantant, il cherche dans ses souvenirs d’enfance, dans ses racines, une sorte de réconfort. Il y a une forme de nostalgie douce et mélodieuse », conclut la réalisatrice, qui a longtemps cherché une interprète du personnage d’Esma, avant de trouver Tamara Saadé.

Du théâtre au cinéma, en passant par l’écriture

Née en 1993, la comédienne libanaise Tamara Saadé a fait des études de lettres, tout en travaillant comme assistante, puis comme actrice pour la troupe de théâtre Zoukak. Elle intègre ensuite l’Eracm (École régionale d’acteurs de Cannes et Marseille), où elle obtient son diplôme de comédienne professionnelle en 2018. « J’ai ensuite participé à différentes productions théâtrales en France avec Eva Doumbia, Éric Castaing, Judith Depaule, ou encore Waël Kaddour, un dramaturge syrien. Puis j’ai passé le casting pour La Grande Nuit, qui est mon premier film en France », précise celle qui avait déjà fait du cinéma au Liban, surtout avec le réalisateur Salim Mourad, avec qui elle travaille depuis 2014.

« Avec Sharon, nous nous sommes tout de suite entendues humainement et artistiquement. Et puis Esma porte le prénom de ma grand-mère... Le seul problème était que j’ai un léger accent libanais, qu’il a fallu gommer, car je joue le rôle d’une jeune fille née en France. J’ai trouvé intéressant d’incarner un personnage un peu loin de moi, d’habitude je joue plutôt des rôles de femmes libanaises ou syriennes. Et en même temps, j’ai retrouvé des problématiques dont je suis proche : je vis en France et suis libanaise de cœur. Comme pour les personnes issues de la deuxième ou troisième génération de l’immigration maghrébine, mon histoire est liée à un autre pays que celui où je vis », précise celle qui a beaucoup apprécié l’atmosphère du tournage. « Il fallait de vraies qualités musicales pour être à la hauteur du défi d’interpréter un classique de la culture égyptienne, et je trouve la musique du film formidable. Sharon a rassemblé des personnes très différentes dans son équipe, une atmosphère festive y régnait », ajoute celle qui apparaîtra également dans le nouveau film de Salim Mourad, Agate mousse, qui sortira à la fin de l’année 2020.

Tamara Saadé est actuellement en train de terminer l’écriture de Souraya, qu’elle a commencé dans le cadre du laboratoire Sundance, qui devait se tenir dans l’Utah, mais qui a finalement eu lieu à distance. « Je suis en train de développer ce projet, qui sera peut-être un film, ou une forme libre. Parallèlement, je travaille avec la metteuse en scène Christelle Harbonn, sur une nouvelle création, Le Sel, qui sera proposée en novembre 2021 à Paris, au Cent-Quatre, et à Marseille, à la Criée », conclut la jeune comédienne.

La Grande Nuit a été diffusée sur Arte le samedi 26 octobre et est disponible en replay pour une dizaine de jours sur le site suivant : http://www.arte.tv/fr/videos/092930-000-A/la-grande-nuit/


Vendredi 24 septembre, Sharon Hakim et son équipe présentaient à Paris, en avant-première aux Écoles Cinéma Club, La Grande Nuit, qui a reçu au début de l’été le prix du meilleur court-métrage et celui de la meilleure interprétation féminine dans un court-métrage dans le cadre du Festival de Cabourg. La cinéaste de 26 ans est née à Paris et a grandi dans une famille...

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