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Crise

Quand boire et fumer devient un luxe au Liban

Si Beyrouth avait été élue capitale de la fête au Moyen-Orient par CNN en septembre 2019, les crises de cette année ont mis un sérieux coup de frein aux soirées arrosées dans la ville.

Quand boire et fumer devient un luxe au Liban

Les prix des boissons alcoolisées et du tabac ont augmenté en août de 437,13 % en glissement annuel, selon l’Administration centrale de la statistique (ACS). Photo P.H.B.

Avec une hyperinflation de 437,13 % en glissement annuel, les prix des boissons alcoolisées et du tabac, au Liban, ont remporté une triste médaille de bronze en août, derrière ceux de l’ameublement (663,93 %) et des restaurants et hôtels (506,48 %), selon les chiffres de l’Administration centrale de la statistique (ACS). Et ce n’est pas la baisse de 8,97 % par rapport à juillet qui va fondamentalement changer la donne : boire et fumer sont devenus un luxe pour beaucoup de Libanais, alors que le secteur de l’horeca (hôtellerie, restauration, café) jongle depuis plus d’un an avec une dépréciation abyssale de la monnaie nationale, conséquence de la crise économique et financière que traverse le pays, aggravée par la pandémie de Covid-19 et la double explosion au port de Beyrouth du 4 août dernier.

Fixé depuis 1997 à 1 507,5 livres libanaises le dollar, ce taux de change n’a cessé de s’effondrer depuis l’automne dernier. Hier, il gravitait autour de 8 500 livres pour un dollar sur le marché noir, un taux qui a bondi de près de 1 000 livres au cours du week-end suite à l’annonce par le Premier ministre désigné pour former un gouvernement, Moustapha Adib, qu’il se récusait.

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Si cette situation a naturellement réduit le pouvoir d’achat des Libanais, elle plombe aussi les capacités de production et d’importation des entreprises locales, et c’est désormais jusqu’à la lie que producteurs et consommateurs locaux doivent boire le calice.

Trouble-fête

La chute est vertigineuse. Il y a un an tout juste, en septembre 2019, Beyrouth était élue capitale de la fête au Moyen-Orient par CNN. Mais les crises successives de 2020 ont mis un violent coup de frein aux soirées arrosées de Beyrouth, et le Liban, réputé entre autres auprès de certains touristes pour ses cigarettes peu chères et ses fêtes où l’alcool coule à flots, affiche désormais un moral en berne. « Nous n’avons jamais réussi à pallier cette dévaluation », commente Jeanine Ghosn, directrice générale de la société de distribution Gabriel Bocti. À titre d’exemple, « la bouteille de vodka Stolichnaya est passée de 15 000 à 57 000 livres libanaises, soit une augmentation tarifaire de près de 300 % », note-t-elle. Les fumeurs de cigarettes Marlboro ont vu, eux, le prix du paquet importé passer de 3 500 à 9 500 livres, et celui du paquet « made in Lebanon » de 2 750 à 7 000 livres, selon les chiffres de la Régie libanaise des tabacs et tombacs.

Face à cette nouvelle donne, les Libanais sont contraints de s’adapter, aussi bien quand ils font leurs courses que lorsqu’ils sortent. « Le consommateur d’alcool peut réduire sa consommation ou trouver des alternatives moins chères », explique Carlo Vicenti, directeur général de la société de distribution G. Vicenti & Sons. « Le réel problème vient des importations récentes qui sont (payées avec des dollars achetés) au taux du marché noir », poursuit-il. Même constat pour Jeanine Ghosn qui remarque une diminution générale, depuis octobre 2019, des volumes importés de 25 à 30 %, voire de 80 % pour les produits de luxe tels que le champagne. « On note toutefois une augmentation des volumes pour les whiskys et vodkas de moindre qualité, venant notamment d’Inde et d’Europe de l’Est », ajoute-t-elle, sans communiquer de chiffres. Seul petit motif de satisfaction, les importations de vin reculent au profit de la production locale qui « n’a rien à envier aux vins internationaux », estime Zafer Chaoui, président de l’Union vinicole du Liban.

Retour aux sources

La tendance des Libanais à privilégier les produits locaux ne se limite d’ailleurs pas au vin. Ainsi, Émile Issa el-Khoury, copropriétaire et directeur associé du Domaine des Tourelles, domaine vinicole établi à Chtaura depuis 1868, constate un double changement, au niveau de la clientèle et du comportement du consommateur. « Les buveurs de whisky se rabattent aujourd’hui sur l’arak », souligne-t-il à titre d’exemple. Sami Chenaihi, propriétaire du bar Vagabond à Badaro (Beyrouth), explique aussi, de son côté, ce changement d’attitude par un désir de retour aux sources du consommateur libanais qui, en buvant du vin, de la bière ou de l’arak locaux, choisit consciemment de participer à l’économie nationale ou a dans l’idée que ces produits sont automatiquement moins onéreux que ceux importés de l’étranger, à tort ou à raison selon les cas.

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Le groupe Brasserie Almaza, qui occupe une part de marché de 51 %, note ainsi, dans un communiqué transmis à L’Orient-Le Jour, que s’il y a eu un ralentissement de la production cette année, la consommation de cette bière locale a, elle, augmenté face à une compétition étrangère en berne.

De même, le secrétaire général de la Régie, George Hobeika, remarque que la demande pour les cigarettes locales de la marque Cedars, dont le prix du paquet est passé de 1 250 à 3 250 livres en un an, est beaucoup plus forte que l’offre, malgré une production en continu : « Nos ventes se répartissent entre 80 % pour les produits Cedars, 12 % pour les marques étrangères produites sous licence au Liban et 8 % pour les marques importées », classe-t-il. « Les fumeurs se jettent sur les produits Cedars qui sont les moins chers du marché mais aussi les moins taxés », amputant ainsi la part revenant à l’État. En revanche, les cigares ont connu une chute des ventes de près de « 40 % », selon Joe Hayek, propriétaire du magasin The Merchant of Venice à Achrafieh, avec des prix haussés de 26 000 à 95 000 livres pour l’un des produits de la marque Montecristo par exemple. « Les cigares sont un produit de luxe dont les gens se passent en temps de crise », conclut-il.

Effet miroir

Mais la tendance qui consiste à privilégier les produits locaux sur ceux importés ne résout pas tout, loin de là.

De fait, alors que les Libanais sont les plus gros fumeurs de la région selon l’Organisation mondiale de la santé, cette année a vu le Liban réduire sa consommation de tabac de « 28 %, faisant chuter la marge de la Régie de 20 % et les revenus de l’État de 34 % », selon George Hobeika, qui constate « un effet miroir des crises à travers la production et la consommation de tabac ». La Régie note également une baisse de 60 % des ventes des narguilés, notamment due à la décision d’interdire ce produit dans le secteur de l’horeca depuis le début des mesures prises pour enrayer la propagation du Covid-19 à la mi-mars.

« C’est une catastrophe ! » lance tout de go Tarek Baddour, dont la famille possède une production d’arak au village de Bakkifa (Békaa), quand on l’interroge sur la situation. Accompagnée d’un juron, cette exclamation résume à elle seule la situation de nombreux petits producteurs libanais. « Depuis la fin de l’année 2019, nous avons perdu 80 % de notre chiffre d’affaires. Sauf miracle, mon père pense bientôt tout arrêter », explique le trentenaire, héritier de l’entreprise familiale initiée par son grand-père. « Si nous devions vendre nos bouteilles en fonction des coûts actuels de production (bouteilles en verre, bouchons et pièces d’équipement importés, mais aussi l’anis qui vient de Syrie), le prix s’élèverait à 90 000 livres, ce qui n’est évidemment pas applicable. Pour le moment, nous sommes passés de 25 000 à 40 000 livres. »

Sami Chenaihi, producteur de sa propre bière exclusivement vendue dans son bar, a dû, lui, renoncer en janvier dernier à son projet d’agrandir sa brasserie. « C’était irréaliste au vu de la situation », dit-il. Depuis l’été dernier, il a augmenté ses prix de 28 %, mais ses coûts, eux, ont été multipliés par trois. « Nous ne faisons aucune marge et finissons tous les mois dans le rouge », admet-il.

À une plus grande échelle, le Domaine des Tourelles subit également les affres d’une crise qui s’éternise. « Les prix de nos bouteilles à la vente n’avaient pas changé depuis six ou sept ans. Nous avons tenu bon jusqu’à la fin de cet été mais, début septembre, nous avons augmenté le prix des bouteilles d’arak, passant d’une fourchette comprise entre 24 000 et 28 000 livres à une autre entre 35 000 et 38 000 livres. Nous devrons bientôt faire de même pour le vin », explique Émile Issa el-Khoury.

Pour faire face à la crise et faire entrer des devises, certains tentent de développer l’exportation. À l’instar de Nassef Kassatly, vice-président du groupe Kassatly qui produit la bière locale Beirut Beer, et se concentre actuellement sur l’export pour couvrir les pertes du marché libanais malgré une hausse tarifaire de 50 % de sa bière et une légère augmentation de la consommation en substitut des produits importés.

Chacun, comme il le peut, tente aujourd’hui de trouver les moyens de tenir, en attendant que puissent émerger les conditions d’un retour, même timide, des fameuses nuits beyrouthines.




Avec une hyperinflation de 437,13 % en glissement annuel, les prix des boissons alcoolisées et du tabac, au Liban, ont remporté une triste médaille de bronze en août, derrière ceux de l’ameublement (663,93 %) et des restaurants et hôtels (506,48 %), selon les chiffres de l’Administration centrale de la statistique (ACS). Et ce n’est pas la baisse de 8,97 % par...

commentaires (4)

Dommage, il y a des petits vins français meilleurs que les vins locaux et surtout moins chers; aux ayatollah de l'interdiction de fumer, n'oubliez pas qu'il y a une importante composante anti-stress dans ce geste, dont les libanais ont grand besoin.

Je partage mon avis

14 h 14, le 28 septembre 2020

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Commentaires (4)

  • Dommage, il y a des petits vins français meilleurs que les vins locaux et surtout moins chers; aux ayatollah de l'interdiction de fumer, n'oubliez pas qu'il y a une importante composante anti-stress dans ce geste, dont les libanais ont grand besoin.

    Je partage mon avis

    14 h 14, le 28 septembre 2020

  • Très bientôt le titre du prochain article... "quand manger devient un luxe". Fumer et boire on peut bien s'en passer.

    Sybille S. Hneine

    12 h 52, le 28 septembre 2020

  • Tout le pays va tomber. Ceux qui sont en bas de l'échelle vont se faire moins mal que ceux qui sont en haut. Amis politichiens, vous êtes prévenus...

    Gros Gnon

    10 h 02, le 28 septembre 2020

  • Désolé de l’écrire mais votre article n’a absolument aucun sens. En effet, lorsque le libanais n’arrive même pas à nourrir sa famille ou payer les frais de scolarité ou réparer sa voiture, fumer et boire de l’alcool ne sont vraiment pas des priorités. D’abord fumer est un suicide en soi, il n’y a qu’à voir le nombre de cancers au Liban dus au tabac. Fumer devrait être tout simplement interdit ou bien que le prix des cigarettes soit aux prix internationaux soit 10$ en moyenne le paquet. Ensuite boire avec modération est certes un plaisir mais il y a une excellente production locale de vins à des prix abordables en plus de l’arak et de la bière locale (meilleure et plus fraîche que la bière importée). Alors bien entendu les grands importateurs qui se sont gavés jusqu’à présent sur le dos des consommateurs, sans création d’emplois productifs, vont tous crier famine alors qu’ils ont amassé des fortunes colossales bien planquées dans les paradis fiscaux.n

    Liberté de Penser

    09 h 15, le 28 septembre 2020