Rechercher
Rechercher

Haute couture automne-hiver 2020-2021

Le rêve flamand de Azzi & Osta

En mars dernier, le duo de créateurs Azzi & Osta était retenu à Paris par la pandémie et la fermeture des aéroports. Pour résister à la morosité du confinement, le tandem s’est mis à rêver de grands espaces et de couleurs inouïes. Aux Pays-Bas s’ouvrait la saison des tulipes. À défaut d’un train pour Amsterdam, ils ont finalement pris un avion pour Beyrouth, mais l’obsession hollandaise ne les a pas quittés.

Le rêve flamand de Azzi & Osta

« Un rêve flamand », Azzi & Osta haute couture automne-hiver 2021. Photo DR

George Azzi n’est pas vraiment un angoissé, pourvu qu’il ait toujours de quoi occuper ses mains. Tant qu’il peut coudre, façonner, bricoler, manipuler la matière, ses doigts le sauvent du spleen comme du stress. L’histoire, en particulier l’histoire de l’art, est son autre passion. Il la partage avec Assad Osta en un partenariat qui fait de leur binôme l’un des plus célébrés sur la scène mondiale de la haute couture. Assad, le plus inquiet des deux, appréhende par-dessus tout qu’un prototype final ne corresponde pas à la vision initiale. Fils de la brillante comédienne Gisèle Aouad (Jamale dans Caramel de Nadine Labaki), il dit tenir de sa mère trop tôt disparue sa manie de la perfection et son attirance pour la belle literie et les services de verres. Lui s’évade dans les films, le cinéma le nourrit.

« Le lendemain de l’explosion, on ramassait et on déménageait »

Quand Azzi & Osta reviennent à Beyrouth après leur confinement forcé à Paris, une double mission les attend : celle de finaliser l’installation de leurs nouveaux locaux dans un petit ensemble de vieux bâtiments entourant une courette, rue Pasteur, face au port (à l’emplacement du restaurant Gathering), et surtout de réaliser leur nouvelle collection haute couture pour les présentations de juillet. Le 4 août fatidique, la collection était donc achevée avant que tout s’effondre. Une Hollande fantasmée, entre tulipes, puritanisme, détails architecturaux, porcelaine et grands maîtres, s’était infiltrée dans chaque fibre, chaque nuance, chaque détail de leurs créations. Des heures de dessin, sculpture, couture et broderie avaient fini par donner chair à l’urgence d’évasion et de joie qui hantait le binôme pour conjurer la lourdeur de ces temps étouffés par la pandémie : « Nous voulions parler de résurrection, de bourgeonnement après l’hiver. » En une fraction de seconde, tout a été emporté et de nombreux modèles ont été scarifiés, sinon déchirés. Les vieux bâtiments de la nouvelle adresse sont évidemment en ruine. « Notre façon d’aborder ce trauma s’est traduite par un mélange de déni et d’espoir. Le lendemain de l’explosion, on ramassait et on déménageait. Il fallait injecter de la motivation, de la positivité, cela nous a rendus encore plus déterminés et entêtés dans notre persévérance », confient-ils de concert, ajoutant : « Notre mission est d’embellir la vie. Sans art et sans élégance, la vie est sèche. Après la Seconde Guerre mondiale, au bout d’années de rationnement, la décompensation s’est traduite, dans l’industrie de la mode, par une consommation extravagante de kilomètres de tissu. Notre réponse est : on continue. » Preuve de leur succès, Azzi & Osta ont occupé la scène des 72e Emmy Awards, avec notamment Yvonne Orji, star d’Insecure, et l’actrice et activiste Laverne Cox, brillant dans leurs créations.

« Un rêve flamand », Azzi & Osta haute couture automne-hiver 2021. Photo DR

C’est la Hollande tout entière qui a fini par déployer ses sortilèges

Voyager, même en rêve. Fermer les yeux et se laisser emporter. La pandémie qui au printemps dernier a brutalement refermé les portes du monde a inspiré au tandem de créateurs Azzi & Osta une navigation indolente le long des canaux d’Amsterdam, à la saison des tulipes. Cette évasion obsessionnelle était d’abord centrée sur la fleur, ses couleurs vives à perte de vue, ses incroyables falbalas. Puiser, dans l’infinie palette des champs de tulipes, la joie qui a manqué à cette année de confinement, aurait suffi aux deux créateurs pour contribuer à l’enchantement du monde. Mais la Venise du Nord n’avait pas fini de les ensorceler.

La collection Azzi & Osta automne-hiver 2020-2021, partie d’une envie de couleurs, de fraîcheur et d’optimisme, d’une folle éclosion après un long hiver, s’est vu rattraper par la passion partagée des deux créateurs pour l’histoire de l’art. Très vite se sont invités, parmi la faille et l’organza de soie, le crêpe, le tulle, la dentelle et le velours, les grands maîtres d’un musée imaginaire. Et c’est la Hollande tout entière qui a fini par déployer ses sortilèges dans le froissement des tissus, avec ses tulipes, bien sûr, qui ont déchaîné tant de passions ; avec ses artistes, sa simplicité innée, sa sobriété héritée d’un passé puritain, ses architectures traditionnelles et son artisanat, ses coutumes monarchiques et la moire de ses plaines.

Lire aussi

Azzi & Osta, l’optimisme corollaire de la générosité

Traduire cette vision en couture, c’était d’abord sculpter la lumière et faire exploser les couleurs qui font du bien. C’était aussi dessiner l’espoir dans la subtilité des robes de mariée qui expriment la foi en l’avenir et incarnent l’idée de la fête. Se sont ajoutés à l’inspiration première des motifs dictés par le thème, détournés de leur littéralité, suggérés avec délicatesse. À l’arrivée, l’optimisme recherché s’est déclaré de lui-même avec une fraîcheur inédite, une liberté inattendue. La collection était presque prête quand l’explosion au port de Beyrouth a dévasté l’atelier. Dédiant leurs nouvelles créations à leur ville brisée autant qu’à l’humanité déboussolée par le confinement et la pandémie, Azzi & Osta s’attachent plus que jamais à leur mission de donner forme aux lendemains qui chantent, et parient sur les jours heureux.

« Un rêve flamand », Azzi & Osta haute couture automne-hiver 2021. Photos DR

La collection

Rembrandt joue dans la profondeur du noir un clair-obscur doré qui ajoute du velours au velours. Les broderies au fil d’or, éclairées de perles, sèment sur un paletot surdimensionné, à grands revers, épaules tombantes et manches bouffantes pareilles à des tulipes « queen of night », une féerie végétale où, entre pétales et libellules, des ananas déposent le soleil de Java et des Indes néerlandaises au cœur des brumes nordiques. Cette pièce somptueuse est accompagnée d’une combinaison pantalon noir ornée de motifs complémentaires, se terminant par un imposant col choker brodé de cristaux et de perles baroques. L’ensemble est baptisé Rembrandt or.

Comment décrire ce bleu de Delft, bleu porcelaine incarné dans une somptueuse robe longue à jupon boule et incrustation de pétales rigides peints à la main, ou cet autre bleu de Lettre à Vermeer, une robe large, ciel poudré, aussi contemporaine que médiévale avec ses manches mi-longues, évasées et brodées, soutenues par un épaulement signature en grands nœuds stylisés ? Et ce bleu soutenu de Mer du Nord, une combinaison pantalon outremer à basque brodée de tulipes indigo, prolongée par une cape doublée d’un flot de tulle bleu en froufrous imitant les vagues…

Le Vase de Vincent, comment s’y tromper, est une immersion dans Un Vase de roses, vibrante nature morte de Van Gogh où le peintre a décliné les plus beaux verts pour envelopper le chahut blanc-ému d’un bouquet échevelé. L’hommage couture à ce chef-d’œuvre est une silhouette trois pièces de coupe sablier rappelant un vase, creusée par un corset à basque vert tendre brodé de fleurs en organza de soie, surmontant une jupe de longueur cheville. Les aplats de verts se dégradent en multiples textures. Une cape à traîne plissée années 50, retenue par une ceinture nouée, complète l’ensemble avec majesté.

La ceinture à nœud ruban joue d’ailleurs dans cette collection le rôle d’un fil rouge emprunté, par admiration, aux trompe-l’œil de Samuel van Hoogstraten, peintre du XVIIe célèbre pour ses assemblages hyperréalistes d’objets hétéroclites retenus par des cordons. L’idée du trompe-l’œil est filée dans la collection à travers des collages tactiles où se reproduisent ici une organisation fractale inspirée des tuiles flamandes sur un manteau d’organza blanc, là un agencement en losanges empruntés aux murs de briques sur une jupe plissée en cascade.

La Maison d’Orange est représentée par une robe asymétrique taillée dans une abondance de faille de soie de cet orange lumineux de la tulipe « orange princess », courte devant, longue derrière, terminée en boule et dominée par un haut surdimensionné inspiré de la mode puritaine avec ses grands revers brodés de cristaux en motif de croisillons.

Les robes de mariée

Dans la même idée, des pétales de tulipe perroquet blancs en organza et tulle imitent un bouquet de plumes sur le bustier d’une robe sculpturale en dentelle chantilly translucide, rebrodée de motifs de branches et de tiges sur lesquelles scintille une rosée de cristaux. Une traîne de lourd satin crème sculpte les épaules marquées et les longues manches, soulignant à la manière d’un cadre la richesse du fourreau. Cet ensemble Perroquet blanc fait partie d’une petite série de robes de mariée créées dans l’esprit de renouveau et de joie qui sous-tend la collection. L’une, à corset court et manches papillon de satin blanc, s’évase en tulle jusqu’au sol sous une pluie de pétales de soie. L’autre, fourreau de tulle rebrodé de motifs de tulipes parsemées d’or sous une imposante chute de tulle plissé, soulignée d’un grand nœud rose pastel. Une autre enfin, flot de tulle blanc transparent dépassant un jupon également de tulle en corolle, court devant, long derrière, est structurée par un corset brodé. Enfin, en apothéose, et comme sortie d’un conte d’Andersen, Gold Dust, la robe de mariée ultime, à la croisée du rêve et d’un savoir-faire ancestral, épaules nues, décolleté en pointe, manches bouffantes Juliette, drapé en biais sur le buste et la taille, pluie de tulipes veinées d’or clair sur soie ivoire, broderies de fils et de chaînes d’or concentrées sur le corset puis de plus en plus éparses, accompagnant une chute lente de pétales sur la jupe princesse jusqu’à l’ourlet… Plus qu’un motif, la tulipe est ici un porte-bonheur et un talisman.


George Azzi n’est pas vraiment un angoissé, pourvu qu’il ait toujours de quoi occuper ses mains. Tant qu’il peut coudre, façonner, bricoler, manipuler la matière, ses doigts le sauvent du spleen comme du stress. L’histoire, en particulier l’histoire de l’art, est son autre passion. Il la partage avec Assad Osta en un partenariat qui fait de leur binôme l’un des plus...

commentaires (1)

Voila la mode marche en deux directions. Nos ancêtres ont importe beaucoup de mode de l'orient. Et maintenant les orientaux font importation de ce qu'ils avaient exportes ! Par exemple recemment j'ai appris que le mot "Damast" (d'apres wikipedia) "c'est une étoffe de soie, son origine est syrienne, son nom vient de la ville de Damas en Syrie, qui fut un important producteur et exportateur au XIIe siècle." Voila que la mode traditionelle en Flandres et au Pays-Bas, comme en Italie, on utilisait beaucoup de "Damast".

Stes David

12 h 36, le 23 septembre 2020

Tous les commentaires

Commentaires (1)

  • Voila la mode marche en deux directions. Nos ancêtres ont importe beaucoup de mode de l'orient. Et maintenant les orientaux font importation de ce qu'ils avaient exportes ! Par exemple recemment j'ai appris que le mot "Damast" (d'apres wikipedia) "c'est une étoffe de soie, son origine est syrienne, son nom vient de la ville de Damas en Syrie, qui fut un important producteur et exportateur au XIIe siècle." Voila que la mode traditionelle en Flandres et au Pays-Bas, comme en Italie, on utilisait beaucoup de "Damast".

    Stes David

    12 h 36, le 23 septembre 2020