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La Mode

Azzi & Osta, l’optimisme corollaire de la générosité

Ils se sont rencontrés en 2004 sur les bancs d’Esmod Beyrouth. Leurs affinités artistiques, leur passion partagée pour l’histoire, le surréalisme et la science des textures les rend inséparables. Majors de leur promotion, George Azzi et Assaad Osta forment dès 2010 un binôme dont la double signature incarne raffinement, créativité et précision. Ils nous confient leur vision de la mode post-Covid.

La robe créée par Azzi & Osta pour Beyoncé en 2018, posant ici avec son époux, le rappeur Jay-Z. Photos tirées du compte Instagram de Beyoncé

Vous mettez aux enchères, au profit du combat contre la Covid-19, la réplique d’une robe que vous avez créée pour Beyoncé. Êtes-vous entrés en contact avec elle à ce sujet ?

La styliste des célébrités Elizabeth Stewart (habilleuse, entre autres, de Julia Roberts et Cate Blanchett) a lancé l’initiative Chic Relief en partenariat avec eBay pour aider Direct Relief (une organisation humanitaire internationale) à lever des fonds en vue de procurer masques et matériel de protection aux équipes de santé du monde entier, en première ligne du combat contre le coronavirus.

On nous a proposé de mettre aux enchères la réplique d’une robe que nous avons créée pour Beyoncé en 2018 et qui était devenue tellement iconique ! Nous sommes heureux d’avoir pu apporter notre contribution à cette action.

Quelle est l’histoire de cette robe ?

En 2018, nous avons été contactés par la styliste de Beyoncé pour lui créer une robe à l’occasion du prix Clive Davis décerné en guise de pré-Grammy. Le thème était le mouvement Black Panther. Ce fut l’occasion d’une plongée lumineuse dans l’histoire qui nous a inspiré cette robe reflétant à la fois le glamour et la puissance que dégage Beyoncé.

Comment envisagez-vous le futur proche de la haute couture ? Sans les grand-messes planétaires, les concerts, les festivals et événements prestigieux, trouvera-t-elle encore sa clientèle ?

Nous envisageons de grands défis dans le futur proche. Mais nous croyons fermement que si l’esthétique va changer, la demande, elle, va demeurer. Nous savons que dès que la pandémie sera jugulée, le monde voudra célébrer, et bruyamment, et nous nous y préparons. Cependant, nous croyons en une évolution vers des formes de célébration plus simples, qui n’en seront pas moins mémorables. Et c’est là qu’intervient la magie de la haute couture. Nous pensons aussi que les gens sont de plus en plus enclins à réfléchir à leurs achats, à désirer des pièces parfaites et intemporelles, ce qui définit par essence la haute couture.

Pour mémoire

Azzi & Osta, comme un thé à Trianon


Que pensez-vous des marques de luxe qui produisent des masques signés de leur logo ?

C’est une manifestation de l’évolution du monde, une réaction pratique plutôt qu’attentiste. Probablement une manière de donner aux gens l’impression d’avoir un choix, malgré les mesures obligatoires. La possibilité de choisir le masque qu’on va porter transforme la contrainte en adhésion et probablement y ajoute un certain plaisir. À première vue, cela peut sembler matérialiste, voire opportuniste de se précipiter sur le siglage des masques. Mais si l’on y songe, on constate que pour certains, cela représente un signal positif.

Le masque sera-t-il l’accessoire mode statutaire des prochaines années ? Les gants et vêtements d’extérieur couvrants et stérilisables, même en été, devront-ils intégrer eux aussi les vestiaires du luxe ?

Cela dépendra du temps que prendra la pandémie à se dissiper. La mode a toujours été un merveilleux reflet du monde, que ce soit au cours des âges d’or, des guerres ou des dépressions, et à présent de la pandémie. Si celle-ci se prolonge, rien ne dit que les masques, vêtements d’extérieur recyclables et gants ne feront pas partie des nouveaux manifestes. Mais quoi qu’il en soit, quand tout cela sera fini, nous sommes persuadés que les gens garderont ces accessoires à portée de main pour se rassurer, mais ils voudront surtout ne jamais s’en souvenir.

À l’heure où les boutiques Chanel sont prises d’assaut en Asie à la suite d’une annonce de hausse des prix de certains accessoires, craignez-vous une pénurie au niveau des textiles par exemple ? Quelle serait votre stratégie pour pallier ce manque ?

De même que le monde se transforme, nous nous adaptons de notre côté. Nous nous concentrons sur une réduction de nos achats de textiles, revisitant nos archives de broderies et puisant dans notre propre bibliothèque de tissus pour nos prochaines collections. Nous avons toujours plaidé pour un environnement sain et sûr, et aujourd’hui plus que jamais, nous appliquons ces principes dans la mesure du possible. En ce qui concerne le calendrier de la mode par opposition à la production, nous avons hâte de voir se mettre en place des saisons plus longues, plus réalistes, qui ralentiraient le cycle d’approvisionnement en matière première et les achats anticipés.



La robe créée par Azzi & Osta pour Beyoncé en 2018. Photo tirée du compte Instagram de Beyoncé

La pandémie a-t-elle déjà un impact sur vos futures collections ?

Oui, bien sûr ! Nous avons déjà une vision de la collection restreinte que nous voulons créer pour juillet, dans un esprit d’échappatoire et une narration qui nécessitera un recours aux artisans locaux, une plus grande attention à l’ADN de notre savoir-faire. Pour la collection prêt-à-porter de septembre, nous proposerons des silhouettes plus nouvelles qui seront certainement plus fonctionnelles – c’est vers cela que s’oriente le monde.

En tant que créateurs de mode, que craignez-vous le plus dans le contexte actuel et qu’est-ce qui, au contraire, vous console ou rassure ?

Nous craignons la stagnation, le désarroi et la perte d’espoir, autant d’ingrédients qui étouffent la créativité. Ce qui nous rassure est que ces temps ont rapproché une grande partie de l’humanité, nous ont offert l’opportunité de nous poser et réfléchir, d’accorder davantage de valeur à la qualité plutôt qu’à la quantité et de reclasser l’ordre de nos priorités. Ce qui nous console est que nous travaillons dans l’industrie de la joie et de la célébration, et le monde a hâte d’y revenir.

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Imaginez une nouvelle « Hemline Theory »* pour annoncer la fin de la pandémie. À quoi ressemblerait la mode à la sortie de la crise ?

Comme la théorie de l’ourlet le suggère, on sortira de la crise avec des lignes longues qui petit à petit raccourciront. Plus sérieusement, le monde sera divisé entre deux extrêmes, sans options médianes. Minimalisme et fonctionnalité d’un côté, excès festifs et bruyants de l’autre. On voyagera sans doute moins, les économies locales seront davantage valorisées, les réunions familiales seront plus nombreuses et les moments heureux de plus en plus célébrés. Il y aura peut-être moins d’extravagance, mais certainement plus d’authenticité et d’intemporalité.

Ce que le monde voudra exprimer à ce moment-là sera: « Je me réapproprie le pouvoir de choisir, je célèbre chaque instant parce que tout peut changer du jour au lendemain, et je ne considère plus jamais rien pour acquis. »

*La « Hemline Theory », ou théorie de l’ourlet posée en 1926 par George Taylor, professeur à l’Université de Pennsylvanie, constate que la longueur de la jupe est un indicateur de santé de l’économie. Plus elle est courte, plus les temps sont prospères.


Vous mettez aux enchères, au profit du combat contre la Covid-19, la réplique d’une robe que vous avez créée pour Beyoncé. Êtes-vous entrés en contact avec elle à ce sujet ?

La styliste des célébrités Elizabeth Stewart (habilleuse, entre autres, de Julia Roberts et Cate Blanchett) a lancé l’initiative Chic Relief en partenariat avec eBay pour aider Direct Relief...

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