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Au pied du mur

Il y a quelques jours déjà que le Premier ministre désigné ne se déplace plus qu’avec, en poche, sa lettre d’adieu aux armes, adressée au président de la République. Il y exprime, dans le jargon protocolaire le plus courtois bien sûr, son ras-le-bol des féroces tiraillements politiciens qui ont entravé la formation rapide, à lui confiée, d’un gouvernement de mission appelé à sauver le pays d’un effondrement total. Moustapha Adib a sans doute fait de sorte que s’ébruite la nouvelle, dans le mince espoir que la terreur du vide, actuellement meublé par le gouvernement démissionnaire de Hassane Diab, parvienne à remuer les consciences : les intérêts partisans s’effaçant providentiellement, alors, devant l’impératif de survie du pays.

Agiter la menace est de bonne guerre, certes ; en venir à la mettre à exécution aurait toutefois des conséquences désastreuses. Alors que le temps est pourtant compté, le Liban pataugerait ainsi, à nouveau, dans le bourbier des consultations parlementaires ; ce serait, une fois de plus, la laborieuse recherche de l’oiseau rare qui serait accepté de tous, ou presque; et reprendrait de plus belle, alors, la polémique sur l’attribution, ou non, du ministère des Finances au tandem Amal-Hezbollah qui exige d’en faire sa chasse gardée. Ce serait là en outre un grave échec pour le président français Emmanuel Macron, qui a engagé son capital politique dans son pari sur le Liban et qui s’activait au téléphone hier avec les acteurs de la crise. Quant à Moustapha Adib, miraculeusement tiré de son ambassade à Berlin pour jouer un moment dans la cour des grands, il aurait manqué la chance de sa vie, et il ne lui resterait plus qu’à évacuer la scène : en empruntant, cette fois, l’entrée de service.

Mais ce rébus des Finances est-il vraiment insoluble sans atteinte grave aux fondements mêmes de la démocratie ? Pour les adeptes de la conciliation, c’est au plus pressé qu’il faut aller, soit le sauvetage économico-financier et les réformes structurelles. Et cela d’autant, font-ils valoir, que la communauté chiite voit, dans un tel monopole, le seul moyen d’être associée aux prises de décision gouvernementales. Qu’en édictant des sanctions contre un ancien ministre des Finances – de surcroît, le bras droit du président de l’Assemblée – les Américains, tels un éléphant dans un magasin de porcelaine, n’ont fait que stimuler l’exigence chiite, compliquant du même coup la démarche de la France. Et enfin, que la feuille de route française ne mentionne nulle part la nécessité d’une rotation des divers ministères régaliens entre les diverses parties qui y ont souscrit.

À cela on peut évidemment objecter que tout rééquilibrage des pouvoirs entre communautés requiert des amendements constitutionnels et ne saurait s’opérer par voie d’arraisonnement, par la seule force de dissuasion des arsenaux miliciens. L’éventualité d’une exception chiite est déjà rejetée par les chefs politiques et spirituels des communautés sunnite et chrétiennes ; significatif à cet égard est le niet opposé par le courant présidentiel, pourtant allié du Hezbollah, et qui pourrait s’expliquer aussi par la crainte de sanctions américaines visant ses figures de proue.

Encore plus contestable que l’exclusivité en matière des Finances – et même carrément choquante – est cependant la prétention de la paire Berry-Nasrallah à désigner elle-même toute personnalité chiite pressentie pour ce département : et cela même dans le cadre d’un gouvernement de spécialistes non partisans, tâche à laquelle s’est précisément attelé Moustapha Adib. Aussi coupable que les errements et abus des milices qui ont conduit le pays à la ruine, est en effet ce méprisant, ce fasciste déni voué à toute compétence qui ne serait pas issue du rang. Que perdure l’impasse, et c’est de cette monumentale faille que pourrait poindre l’ultime chance d’une sortie de crise ; mais il faudra que Moustapha Adib y mette du sien.

Plutôt que de se résigner peu glorieusement à rendre son tablier, le Premier ministre désigné pourrait trouver, dans ses déboires mêmes, l’occasion de frapper un grand coup. De faire du neuf en mettant fin à la funeste tradition des gouvernements préfabriqués et découpés en tranches de pizza au bénéfice des caïds de la politique. De former le cabinet compact d’experts qu’il a en tête. De nommer, si tel est son souhait, aux Finances, un chiite de son choix et aux irréfutables capacités en la matière. D’affronter ensuite, en s’armant du soutien de l’opinion publique, les deux caps fatidiques du seing présidentiel et de la confiance parlementaire.

Le succès serait loin d’être garanti. Mais du moins auriez-vous été vaincu debout, Monsieur Adib, les armes à la main, plutôt que de vous laisser choir dans la trappe. Vous auriez surtout acculé à se dénuder une fois pour toutes ceux qui s’obstinent à faire prévaloir leur soif de conquête et de domination sur l’existence même du pays. Rien que pour cela, les Libanais vous en sauront gré.

Issa GORAIEB

[email protected]



Il y a quelques jours déjà que le Premier ministre désigné ne se déplace plus qu’avec, en poche, sa lettre d’adieu aux armes, adressée au président de la République. Il y exprime, dans le jargon protocolaire le plus courtois bien sûr, son ras-le-bol des féroces tiraillements politiciens qui ont entravé la formation rapide, à lui confiée, d’un gouvernement de mission appelé à...