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Explosions de Beyrouth

Rouvrir, même timidement, bars et cafés, « pour que Beyrouth ne meure pas »

Malgré les pertes et le traumatisme, Gemmayzé et Mar Mikhaël, quartiers sinistrés par la double explosion du port, tiennent à reprendre une forme de vie.

Rouvrir, même timidement, bars et cafés, « pour que Beyrouth ne meure pas »

Reprise discrète à L’Osteria. Photo João Sousa

Des rues vides, des immeubles saccagés, des nuits terriblement noires et des quartiers fantômes qui il y a un peu plus d’un mois respiraient la vie, ravagés par la double explosion du 4 août dernier. L’ambiance à Beyrouth, notamment à Gemmayzé et à Mar Mikhaël, n’est certainement pas à la fête, même si les échoppes de rares épiciers accueillent encore quelques clients en fin de journée et que certains bars ont timidement ouvert leurs portes aux habitués.

Une semaine après le drame du 4 août et malgré le reconfinement qui a suivi, certains propriétaires de bars et de restaurants ont décidé de rouvrir, comme un acte citoyen. Un acte de résistance aussi contre la crise économique et contre la disparition d’une certaine légèreté. Les clients, dont la plupart sont devenus des amis des propriétaires des lieux, viennent pour les soutenir, boire un verre ou deux, aider comme ils le peuvent et contribuer à la relance de ce secteur sinistré. Cette réouverture est aussi nécessaire pour faire le deuil. Pour exorciser, autant que possible, le traumatisme du 4 août. Durant ces soirées qui restent passablement tristes, on ne parle que de « ça ». De l’instant, de l’après, du miracle d’être encore en vie ou de la peine après la perte d’un être cher. L’Osteria, située à la rue d’Arménie, est le premier à avoir ouvert ses portes à Mar Mikhaël en 2008. Il était aussi le premier à le faire après le 4 août dernier. Six jours après précisément. Joey, qui habite le secteur de l’hôpital Saint-Georges, commande un verre d’alcool et demande des nouvelles des habitants du quartier. « Il y a Zeina (Raji) et Chant (Hagopian) », balbutie Wadih Khoury, le barman, qui se tait avant de terminer sa phrase, incapable de lui annoncer leur décès. Et d’ajouter : « L’époux de Zeina a émigré la semaine dernière aux Pays-Bas. »


Rawan Misto, l’une des deux victimes du bar Cyrano. Photo João Sousa


Un acte de résistance

Wadih travaillait à L’Osteria lors de la double explosion. Il a été blessé en plusieurs endroits de son corps. Ce n’est que de longues heures après l’explosion, à 2 heures du matin, qu’il a pu être soigné à l’hôpital Sainte-Martine, à Jbeil. Comme pour de nombreuses victimes, ses plaies ont été recousues sans anesthésie. « Le souffle m’a propulsé sur le trottoir. Quand j’ai ouvert les yeux, j’ai vu un carnage. Et puis nous nous sommes mis à aider des gens dans la rue », se souvient le barman.

« J’étais dehors, j’ai vu les immeubles tanguer et comme dans un film au ralenti, j’ai vu les baies vitrées de l’immeuble Skyline voler en éclats. Puis j’ai regardé autour de moi. C’était l’horreur. Je n’étais pas blessé. Il fallait que je m’occupe de mes employés et que j’aide tous ces blessés », raconte à son tour Thomas Tabib, le patron de L’Osteria qui, à l’instar de tous les propriétaires des fonds de commerce des quartiers sinistrés, était présent dès l’aube du 5 août pour nettoyer les lieux.

Lire dans Le Commerce du Levant

Les restaurateurs de Gemmayzé et Mar Mikhaël pansent leurs plaies

« J’ai été critiqué pour avoir rouvert L’Osteria moins d’une semaine après la double explosion, surtout par les gens qui n’étaient pas présents à Beyrouth le 4 août dernier. Ils ne peuvent pas imaginer ce que j’ai ressenti ce jour-là, ni ce que je ressens encore aujourd’hui. J’ai pris cette décision pour que notre ville ne meure pas. Comme un acte de résistance qu’on fait en temps de guerre. » Il a rouvert également pour préserver l’emploi de ses neuf salariés et minimiser ses pertes. La rénovation de son bar a nécessité des travaux d’un montant de 17 000 dollars.

Un peu plus loin, au tout début de la rue al-Arz, dans le quartier de Gemmayzé, le Cyrano a repris ses activités un peu moins de trois semaines après le drame. Ce bar-café se trouve dans l’épicentre de la double explosion. L’immeuble qui l’abrite fait face aux silos du port.


Le Cyrano tente de panser ses plaies. Photo João Sousa


Exorciser les peurs

Cyrano a perdu une jeune serveuse, alors qu’une de ses habituées qui habitait à côté a été mortellement blessée. Sur le mur de la terrasse, les portraits des deux victimes ont été affichés pour ne jamais oublier. On y distingue une jeune et belle brune, Rawan Misto, et une élégante blonde, Krystel el-Adem. « Krystel était notre voisine, elle passait beaucoup de temps chez nous. Et Rawan était l’enfant gâtée de Cyrano », raconte Élias Khoury, le propriétaire des lieux. Réfugiée syrienne, elle habitait Bourj Hammoud et travaillait depuis deux ans au Cyrano pour subvenir aux besoins de sa famille. « Elle était belle et faisait du mannequinat. En mai dernier, elle voulait quitter son job pour se lancer dans ce métier. Je l’ai retenue en modifiant les horaires pour lui permettre d’occuper deux emplois. Je tenais vraiment à sa présence. Peut-être que si je n’avais pas insisté, je lui aurais sauvé la vie », confie-t-il, le regard sombre. Propriétaire d’une entreprise qui emploie au total 60 personnes, il possède un autre bar dans le même secteur, à la rue Pasteur, House of Butlers, qui a été également ravagé par l’explosion. Élias habitait le même immeuble et sa femme a été grièvement blessée. « Il nous faudra un mois pour rouvrir House of Butlers. Que personne ne pense que nous avons déjà le cœur à la fête. Je veux juste préserver l’emploi de mes soixante employés. Ce sont des étudiants ou des personnes qui font vivre les membres de leurs familles. L’année a été difficile mais nous ne baisserons pas les bras. Nous sommes là aussi parce que les gens ont besoin d’exorciser leurs peurs et de parler de leurs traumatismes. Écoutez les conversations, les clients ne parlent que de l’explosion. » « Nous avons ouvert aussi parce que l’État met beaucoup de pression sur le secteur des bars et des restaurants, or nous sommes un secteur-clé de l’économie du pays », conclut-il.

Simon Obegi, le gérant du Cyrano, filmait l’incendie du port quand la double explosion s’est produite. Aujourd’hui, il est revenu à son poste avec un sourire rassurant. « L’explosion m’a propulsé sur la chaussée. Je me suis retourné et j’ai vu l’horreur. Mon bras saignait, mais je me suis levé pour secourir un client grièvement blessé. Rawan gisait par terre, dit-il. Plus tard, nous l’avons cherchée partout sans la trouver. Il a fallu trois jours pour que sa famille la retrouve à la morgue de l’Hôtel-Dieu. » « Moi, j’ai eu plus de chance… » lâche Simon Obegi. Il n’a « que » 80 points de suture au bras… Plus de 40 jours plus tard, lorsque la nuit tombe sur ces quartiers autrefois festifs, de petites lumières indiquent que certains des habitants sont rentrés chez eux. Chacune de ces lumières, comme le disait Antoine de Saint-Exupéry en survolant l’Amérique du Sud, « rend douce la vie des hommes ».



Des rues vides, des immeubles saccagés, des nuits terriblement noires et des quartiers fantômes qui il y a un peu plus d’un mois respiraient la vie, ravagés par la double explosion du 4 août dernier. L’ambiance à Beyrouth, notamment à Gemmayzé et à Mar Mikhaël, n’est certainement pas à la fête, même si les échoppes de rares épiciers accueillent encore quelques clients en...

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Mais oui bien sûr, s’il était possible d’organiser une fête de rue géante à gemayze et mar Mikhaël Pour montrer au monde entier et au libanais de tout bord que le Liban ne peut mourir. Une fête dont les armes seraient tous les instruments de musique possibles et imaginables et la parade la dabke sur des kms. Ça serait la fête de l’automne prélude à la fête du printemps Qui viendra plus tard pour dire que le malheur ne peut pas tuer l’espoir et que la vie l’emportera toujours sur la mort.

Haddad aimé

09 h 04, le 16 septembre 2020

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Commentaires (1)

  • Mais oui bien sûr, s’il était possible d’organiser une fête de rue géante à gemayze et mar Mikhaël Pour montrer au monde entier et au libanais de tout bord que le Liban ne peut mourir. Une fête dont les armes seraient tous les instruments de musique possibles et imaginables et la parade la dabke sur des kms. Ça serait la fête de l’automne prélude à la fête du printemps Qui viendra plus tard pour dire que le malheur ne peut pas tuer l’espoir et que la vie l’emportera toujours sur la mort.

    Haddad aimé

    09 h 04, le 16 septembre 2020