Poème d’ici

L’entonnoir de l’imaginaire

Beyrouth est un lieu où je vais souvent en imagination. Refuge imaginaire. Refuge de l’enfance, de l’intime, refuge à ciel ouvert où je peux me balader dans les rues, les ruelles, les escaliers, les jardins, petites cours de vieilles maisons qui subsistent et subsistaient encore. Entre deux bâtiments vieux, très vieux, un peu moins vieux, criblés ou affaissés, des bâtiments très jeunes, modernes, certains postmodernes, brillants dans la poussière, levés vers le ciel de Beyrouth. Le nuage de poussière, poussière pré-explosion, poussière post-explosion. Explosion.

Les vieilles plantes grasses posées çà et là, les petites boutiques, les échoppes d’artisans du vieux ou de la vieille Beyrouth. Les antiquaires, les bars, les cafés, les petits restaurants, les salons de coiffeur se succèdent. Le poignet du coiffeur lisse et re-lisse sans arrêt les cheveux, la peau, la mémoire de Beyrouth, lisse et re-lisse les vieux tapis pleins de poussière, de débris, de cendres, de taches de sang, de rides d’oubli. Le poignet du coiffeur éternelle manivelle. Il lisse la langue libanaise matinée de langues, de bosses, d'effroi. La langue des politiciens qui pend entre leurs mâchoires caractéristiques, leurs yeux complaisants, leurs paupières lourdes fixant le poignet du coiffeur qui lisse. (…)

Son défilé incessant d’images imprègne nos pupilles, Beyrouth est un espace-temps où les sens sont amplifiés, augmentés, comme dans la perception d’un malvoyant. À Beyrouth nous sommes tous malvoyants. Des aveugles se promenant, ralentis ou accélérés. Tapant le bitume troué de nos canes, nos grenades, nos crayons, nos pinceaux, nos fusils, nos micros, nos aiguilles, nos talons, bombardés de sensations, les sens aiguisés, assoiffés. Flashs de guerre. La guerre c’était hier. À la télévision, la guerre c’est aujourd’hui. Place des martyrs, la guerre c’est demain.

Beyrouth archaïque, aux prises avec l’origine du mal et par là avec l’origine du bien. Face à Beyrouth. Ce n’est pas la question du mal qui se pose. C'est la question de ce qui est bon. De la source de toute bonté. Les possédés savent qu’elle se trouve là, quelque part, dans les décombres, ou peut-être sous l’un de ces immeubles nouveaux qui suinte la richesse le surfait jusqu’à la nausée. Ces lieux sont hors temps et nous donnent la joie de l’explorateur qui trouve dès lors qu'il perd, dès que ses pas le portent un peu plus loin, avec sans cesse cette envie de retour, cette peur de regarder en arrière ou en avant, de se demander si ce qui vient était toujours derrière.

Je n’ai jamais pu me faire à Beyrouth reconstruite, le centre-ville, la Place des martyrs et tous ces quartiers aux noms anciens ou nouveaux. Que je ne parviens pas à aimer. Qui n’ont pas de place dans Beyrouth refuge de l’imaginaire.

(…) Toujours cette impression de marcher dans un décor de plâtre et de carton où les couleurs sont toutes neuves, maison de poupée, maquette grandeur nature d’une certaine idée du faste, du chic nourri au songe de l'âge d'or. (…)

Et juste à côté et en dessous et partout Beyrouth qui donne envie de partir, de rester, de revenir, de ne jamais être à la place.

Partir dans les montagnes, dans les villages éloignés, dans la vallée entre deux, dans les banlieues surchargées et moches, partir en courant vers la mer, plongeant dans la mer, se noyant dans la mer, prendre le large alors même que des cordes élastiques à l’infini nous tirent vers l’arrière ou en avant, des cordes malléables qui se détendent à l’échelle du monde, pour parcourir le monde, y élire domicile, y fonder une patrie nouvelle, avec les bras, le dos, les ailes tirées vers la matrie, terre imaginaire garante de réalité. Le sens des réalités gravé, enraciné dans Beyrouth. Rien n’est plus réalité que l’imaginaire Beyrouth.

Beyrouth entonnoir de l’imaginaire, trou béant où tout s’écroule et disparaît dans les abysses du temps. Beyrouth fosse commune où les corps et les âmes se précipitent de plein gré. Entonnoir de l’imaginaire où les orteils, les pieds, puis les jambes et le corps entier des terres, des montagnes, des cieux, trempent au risque de glisser éternellement. Beyrouth entonnoir. D'autres y tendent comme vers le soleil. (…)

Beyrouth volcan endormi dont ne persiste à la surface que le cratère. Les voilà tous aujourd’hui, venus de tous les pays, à bord de trains, de paquebots, d’avions, de fusées, d’objets intergalactiques, les voilà tous. Penchés sur ce cratère, à l’inspecter, à fouiller, pour aider au sauvetage. Au déterrement et à l'enterrement. Pour trouver peut-être par accident leur image. Jusqu’à la prochaine éruption. Beyrouth cosmopolite.

Certains balaient, certains soulèvent, certains consolent, certains nettoient, certains saignent, certains s'endeuillent, certains opèrent, certains espèrent, certains fracassent, certains tabassent, certains se courbent et courbent la tête, certains se planquent, certains recueillent leurs larmes, certains surfent sur la vague, certains se droguent, certains disent, certains persistent, certains campent, certains écrivent, certains gémissent, certains partent, certains reviennent, certains arrivent, certains implosent, certains planifient, certains plantent, certains résistent, certains vont à la plage, certains réfléchissent au prix du pain et du lait, certains font la queue pour vivre, c’est la même pour ceux qui cherchent la direction pour mourir.

Les vivants parlent des morts. Dans les rues, derrière les murs, sous le sable, sur les écrans. Beyrouth entonnoir où les rues hors-la-loi inversent aléatoirement le sens. Entonnoir tête en bas. Ce qui est entassé à l’étroit, englouti, précipité dans le chaos, remonte. Les morts sont tellement en vie qu’ils se prennent pour nous les vivants.


Beyrouth est un lieu où je vais souvent en imagination. Refuge imaginaire. Refuge de l’enfance, de l’intime, refuge à ciel ouvert où je peux me balader dans les rues, les ruelles, les escaliers, les jardins, petites cours de vieilles maisons qui subsistent et subsistaient encore. Entre deux bâtiments vieux, très vieux, un peu moins vieux, criblés ou affaissés, des bâtiments très...

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