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« La musique a besoin de moi et j’ai besoin d’elle, et Beyrouth a besoin de nous deux »

Mardi 4 août 2020, Michel Bou Rjeily, contre-ténor, s’apprêtait à fêter son premier concert donné 23 ans plutôt. C’était en l’église Notre-Dame de Furn el-Chebbak. Il avait 6 ans. Aujourd’hui, c’est dans la douleur, l’horreur, la terreur et l’effroi qu’il se remémore son premier rendez-vous avec la musique. Rescapé par miracle, il décide envers et contre tout de maintenir un concert qu’il diffusera en ligne le 21 août au profit de la Croix-Rouge libanaise et d’Achrafieh 2020.

« La musique a besoin de moi et j’ai besoin d’elle, et Beyrouth a besoin de nous deux »

Michel Bou Rjeily, contre-ténor sorti des décombres d’une ville pour laquelle il veut chanter à tue-tête. Photo Michel Sayegh

Combien sont-ils, combien sommes-nous, à avoir échappé par miracle à la double explosion cataclysmique du port de Beyrouth, ce 4 août 2020, à 18h08 ? Une voiture qui tombe en panne et qui retarde, un coup de fil inopiné, un ascenseur qui ferme à une seconde près, un rendez-vous annulé ou tout simplement une grâce divine, ou un ange gardien…

Cet après-midi-là, Michel Bou Rjeily sortait d’un café à Mar Mikhaël, après avoir décidé d’écourter un entretien. « Une voix intérieure, dit-il, m’a soufflé : sors de cet endroit ! »

Sur le trottoir, avec son ami Zein Chamas qui le protégera de son corps et à qui il doit la vie, ils sont projetés à terre, la bâtisse se désintègre, la façade s’effondre, la rue n’est plus qu’un champ de ruines, les corps décharnés gisent au sol, mais Michel et son ami sont vivants. « Pour avoir vu ce que j’ai vu, pour devoir le porter toute ma vie, dans ma chair et dans ma tête, je ne sais pas, dit-il, si je n’aurais pas préféré mourir à cet instant. »

Après ce funeste mardi 4 août, Michel Bou Rjeily ne se souvient plus de sa vie « avant ». Sa mémoire le lâche, son ouïe l’abandonne et sa voix… Il n’ose même pas proférer un son. La peur de l’avoir perdue à jamais. « Ma voix, c’est toute ma vie, c’est ma sérénité, ma raison d’être. » Sur le pavé brûlant, il tente de se relever pour avancer au-dessus des corps jonchés au sol, éventrés, mutilés, calcinés. Entre la poussière, la fumée, l’odeur du sang et les cris des survivants, il n’a qu’une pensée : avancer surtout. « Je me souviens des bruits. Les alarmes des voitures qui s’affolent, les sirènes, les klaxons, les cris des enfants et le hurlement d’un homme qui s’acharne sur son épouse au sol pour tenter de la réveiller. »

Avec des poumons qui ne fonctionnent plus qu’à 40 % de leur capacité et des plaies qui quadrillent sa chair, avancer surtout… Quand il arrive chez lui deux heures plus tard, il a pris 100 ans. Il se regarde dans le miroir qui lui renvoie des cheveux blanchis et une âme meurtrie. Un sourire va quand même se profiler, quand il trouvera son chat caché au fond d’une casserole et le violoncelle de son frère ainsi que son piano intacts. Apollon, Dieu de la musique, n’était pas très loin. Depuis, Michel Bou Rjeily ne dort plus, rêve de sa ville anéantie et revit la douleur, la sienne et celle des autres.


Michel Bou Rjeily, contre-ténor sorti des décombres d’une ville pour laquelle il veut chanter à tue-tête. Photo Michel Sayegh


La musique est ma norme

C’est dans les rues du quartier d’Achrafieh qu’il a grandi, qu’il a aimé, qu’il a pleuré son premier chagrin d’amour. C’est dans ces quartiers, de Sassine à Gemmayzé en passant par Mar Mikhaël, qu’il a partagé ses amours et ses passions, qu’il a tenté de refaire de Beyrouth une ville d’art et de beauté. C’est dans les jardins de Sioufi qu’il jouait avec ses camarades, qu’il allait recueillir à l’aube les premiers pains chauds de la boulangerie dans le quartier Beydoun, qu’il assistait tous les dimanches à la messe à l’église Saint-Antoine à Gemmayzé. C’est chez le coiffeur du coin qu’il se faisait couper les cheveux, chez le boutiquier d’en face qu’il a dévoré sa première glace à l’eau et la première fois qu’il a chanté, c’était dans ce même quartier de Mar Mikhaël. C’est pour Achrafieh 2020 et la Croix-Rouge libanaise qu’il a ainsi décidé de dédier son concert et les fonds récoltés, prévu pour le 21 août, à 20 heures 30, avec Anna Koudinova au piano. Un concert qui sera retransmis en direct sur Instagram et sur sa page Facebook.

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Michel Bou Rjeily a grandi entre Baalbeck et Beiteddine. Son père, Roger Bou Rjeily, était chef d’orchestre dans l’armée libanaise. Petit, il se faufilait entre un musicien et un autre, se faisait choyer par tous les membres de la fanfare. Sa norme était la musique. À 6 ans, il se met au piano, puis à la flûte traversière et la flûte à bec, s’essaye au violoncelle également. À 13 ans, il prend des cours de chant avec Mary Mahfoud, qui lui donne la clé pour découvrir sa voix. Il était connu sous le label de « Michel, celui qui chante ». À 17 ans, on l’inscrit a un Talent Show, deux semaines plus tard son père décède, il décide d’organiser un grand concert pour l’hôpital St-Jude et supplée auprès de son frère Charbel au rôle du père. « C’est la première personne à laquelle j’ai pensé au moment du drame. Pourvu que mon frère soit en vie. » Suivront une multitude de concerts. Pour le Congrès international des soins palliatifs, pour les sourds-muets. Il quitte Mary Mahfoud pour Arax Chekidjian, directrice de l’Opéra à Alep (une des premières dames à chanter au Moyen-Orient). Elle découvre que sa voix veut aller plus loin. Il est contre-ténor, « c’est la voix de tête », précise-t-il. Il entre dans le monde de la musique baroque, celui de Farinelli, de Franco Fagioli, de Philipe Jaroussky et d’Andreas Scholl, puis commence à tourner le monde. Mais Michel est aussi un passionné de politique et d’histoire. Il obtient une licence en relations internationales, étudie le droit, décroche un diplôme en protocole diplomatique, un master en relations internationales et se spécialise dans le génocide arménien. Il travaille au ministère des Affaires étrangères, rejoint Artisans du monde, une ONG française. Il est professeur de musique, collabore avec Ghassan Rahbani et depuis peu enseigne l’histoire au Collège Notre-Dame de Jamhour. Après huit ans de collaboration avec Arax Chekidjian, où il jongle entre sa passion et son travail, on lui propose de partir à Châteauroux, en France. L’année suivante, il participe au festival Fréderic Chopin, chante dans de grands théâtres. Il chante à l’Opéra de Tours et d’Avignon, à l’Opéra de Châteauroux. En 2018, il retourne au Liban et collabore en tant que soliste avec le chœur de l’Université Saint-Joseph. À son agenda, 27 concerts en 2019, mais il ne compte plus ses projets annulés pour 2020 (avec Jean-Michel Ferran et Lebnan Baalbaki, entre autres).

Aujourd’hui, Michel Bou Rjeily, qui cite Nadia Tuéni et son amour pour Beyrouth : « Beyrouth est un sanctuaire où l’homme s’habille de lumière… », a encore la force de continuer et de déclarer : « La musique a besoin de moi et j’ai besoin de la musique, et Beyrouth a besoin de nous deux. Beyrouth n’est pas une ville, dit-il encore, c’est un état d’âme, c’est une manière de vivre sa vie. » Et cet air qui trotte dans sa tête depuis qu’il est sorti indemne des décombres : When I am laid in earth de Henry Purcell…


Combien sont-ils, combien sommes-nous, à avoir échappé par miracle à la double explosion cataclysmique du port de Beyrouth, ce 4 août 2020, à 18h08 ? Une voiture qui tombe en panne et qui retarde, un coup de fil inopiné, un ascenseur qui ferme à une seconde près, un rendez-vous annulé ou tout simplement une grâce divine, ou un ange gardien…

Cet après-midi-là, Michel Bou...

commentaires (1)

le moins que l'on puisse dire c'est qu'il a vraiment plus d'une corde à son arc! comme beaucoup de jeunes et brillant(e) s libanais(ses) J.P

Petmezakis Jacqueline

20 h 27, le 21 août 2020

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Commentaires (1)

  • le moins que l'on puisse dire c'est qu'il a vraiment plus d'une corde à son arc! comme beaucoup de jeunes et brillant(e) s libanais(ses) J.P

    Petmezakis Jacqueline

    20 h 27, le 21 août 2020