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« Pour que tout change, il faut que rien ne change. »

La rentrée littéraire est un rituel si littéraire qu’il ne peut s’empêcher d’illustrer, année après année depuis des décennies, la plus mystérieuse pensée du Guépard, le grand roman de Lampedusa : « Pour que tout change, il faut que rien ne change. » On ne prend pas tout à fait les mêmes, et on recommence. Quand Amélie Nothomb ne publiera pas un nouveau roman de 175 pages à la rentrée, ce sera la fin d’un monde (sans regret).

Alors que le confinement s’achevait à peine, les librairies avaient déjà rouvert leurs portes et depuis, bon nombre d’entre elles se flattent d’avoir rattrapé le chiffre d’affaires perdu entre mars et mai et d’avoir eu un été profitable grâce à la fidélité des lecteurs – grâce aussi à leur exceptionnelle sédentarité à l’intérieur de l’hexagone. Comme on pouvait s’y attendre sans le craindre mais tout en l’espérant, la crise liée à la propagation du Covid-19 a bouleversé les plans des éditeurs. Ils ont eu tendance à remettre nombre de parutions à des jours meilleurs en formant des vœux pour que ceux-ci se précisent tout de même en 2021 ; cela a entraîné une réduction de la voilure, donc du nombre de nouveaux livres annoncés à la rentrée (511 volumes de fiction dont à peine un quart traduits d’une langue étrangère, 2020 étant ainsi le crû le plus faible depuis une vingtaine d’années) ; les valeurs sûres étant préférées au risque, du moins dans les grandes maisons, les premiers romans en ont inévitablement fait les frais : 65 contre 82 l’an dernier et, chose remarquable, leurs auteures sont cette année plus nombreuses que leurs auteurs.

Qu’est-ce qui s’annonce donc et se signale déjà par la qualité ou la singularité ? Les critiques littéraires essaieront une fois de plus de ranger tout cela au sein de « tendances », catégories on ne peut plus artificielles : le rapport difficile à la mère ou au père, les femmes exposées à la violence des hommes ou celle de leur propre famille, les difficultés du couple, les secrets de famille, et surtout la cybersurveillance, les guerres à venir, la terreur criminelle du jihadisme (La Grande Épreuve d’Étienne de Montety chez Stock, sur l’égorgement du prêtre Jacques Hamel et des fidèles pendant la messe à l’église Saint-Étienne-du-Rouvray il y a quatre ans), les épidémies à nos portes (Des jours sauvages de Xabi Molia, Seuil), les mutations du monde à l’heure de l’urgence écologique (2030 de Philippe Djian, Flammarion) le sombre avenir promis par le dérèglement climatique, la réinvention du rapport à la nature (Le Grand Vertige de Pierre Ducrozet, Actes Sud), ces derniers thèmes portés par l’actualité s’inscrivant souvent dans des utopies ou des dystopies, etc. Entendons-nous bien : toutes ces préoccupations parcourent bien les romans de la rentrée mais ce serait les réduire que de les y enfermer car ils sont également traversés par d’autres énergies, d’autres névroses, d’autres peurs et diverses apocalypses.

Qu’importe ! Seuls comptent les textes tels qu’ils nous viennent, dans le désordre, et tels qu’ils s’inscrivent dans la mémoire de ceux qui les ont lus. Les plus petites maisons étant moins lourdes dans leur fonctionnement, elles n’ont pas bridé leur audace telle le Tripode qui publie un premier roman arrivé par la poste, Le Dit du Mistral de Olivier Mak-Bouchard, magnifique hymne à la nature et à la beauté du monde, en l’espèce le Lubéron au-delà de la carte postale des champs de lavande ; dès lors qu’il y a transmission, qu’est-ce qu’on garde et qu’est-ce qu’on jette ? Et plus encore lorsqu’on travaille sur un chantier archéologique en Provence, ou comment la vie de deux hommes est chamboulée le jour où la violence d’un orage évente le secret d’un mur de pierres. Verdier, qui a révélé l’an dernier le magnifique talent d’Anne Pauly, confirme celui de Camille de Toledo avec Thésée, sa vie nouvelle, quête dans le labyrinthe des origines portée par une écriture d’une beauté stupéfiante. La recherche du père absent revient en force notamment dans Saturne de Sarah Chiche (Seuil), auteure qui s’affirme remarquablement de livre en livre, l’Histoire du fils de Marie-Hélène Lafon (Buchet-Chastel) dont l’éloge n’est plus à faire tant l’œuvre s’inscrit désormais avec force dans le paysage littéraire, ainsi que On fait parfois des vagues d’Arnaud Dudek (Anne Carrière), La Fille du père de Laure Gouraige (POL) et Le Tailleur de Relizane d’Olivia Elkaïm (Stock) récit autobiographique émouvant, très touchant par endroits, d’une jeune femme à la recherche de ses origines à travers les récits chahutés, complexes, contradictoires qui lui en font ses grands-parents, rapatriés d’Algérie écartelés entre leurs origines berbères et séfarades.

Inutile de créer une imaginaire tendance « Vengeance » afin d’y ranger La Société des belles personnes (Stock), certainement le roman le plus réussi de Tobie Nathan qui fait revivre l’Égypte sous Fouad puis sous Farouk, une fresque historique colorée, drôle, foisonnante, où l’on découvre la vraie vie du père du narrateur au Caire et ailleurs avec en contrepoint un nazi allemand fraîchement reconverti dans les services égyptiens, les Frères musulmans toujours en embuscade, des officiers libres qui ourdissent un complot pour prendre le pouvoir ; or l’invisible fil d’Ariane qui relie les actes de tous ces personnages c’est la vengeance, chacun a quelque chose à venger et c’est ce qui le maintient en vie… On n’ira pas non plus inventer une case « Bénévolat » pour y loger Les Funambules, vibrant roman de Mohammed Aïssaoui (Gallimard), éloge du don de soi vraiment gratuit, celui qui n’attend rien en retour, doublé d’un émouvant hymne à la mère, généreuse, dévouée, analphabète et pleine de gratitude pour sa patrie d’accueil.

Il y a bien sûr des déceptions, toutes subjectives, personnelles, contestables, venant d’auteurs confirmés dont on attend toujours beaucoup (trop, peut-être) qu’il s’agisse de Laurent Mauvignier (Histoires de la nuit, Minuit), Jean-Philippe Toussaint (Les Émotions, Minuit) et il y a des surprises telle Sabre d’Emmanuel Ruben (Stock) où le héros, après avoir découvert un sabre dans le grenier familial, nous embarque à la recherche de son histoire, oscillant en permanence dans les contrées de l’étrange, sinon du fantastique entre réel et imaginaire. Et entre les déceptions et les surprises, il y a des questions sans réponse : on peut se demander pourquoi Raphaël Enthoven, personnalité talentueuse, philosophe médiatique très répandu, a cru bon régler ses comptes avec son père, sa mère, son beau-père et quelques autres en publiant Le Temps gagné (L’Observatoire), récit autobiographique (toutes les clés sont transparentes) d’un ex-enfant battu, émaillé de formules brillantes, d’échos de sa culture de normalien, de facilités, mais au final autodestructeur pour son image ; ce n’est pas seulement et vainement people à souhait (Bhl, Carla and co), c’est souvent ordurier, grossier, scatologique car il ne nous fait grâce d’aucun détail sordide. De quoi dégager un fumet, plutôt qu’un parfum, de scandale. Nul doute que cela fera du bruit. Tout ça pour ça ?

Et comme désormais une rentrée littéraire en France ne saurait être complète sans « ses » écrivains libanais, on se fera un plaisir de signaler la présence de Diane Mazloum avec Une piscine dans le désert (Lattès), attendue depuis la réussite de L’Âge d’or il y a deux ans ; mais aussi la parution de Mauvaises herbes, premier roman de Dima Abdallah (Sabine Wespieser), bon sang ne saurait mentir (elle est la fille du poète Mohammed Abdallah et de la romancière Hoda Barakat), sur la guerre à Beyrouth vue par une enfant et vécue à travers la passion de son père pour les plantes, les arbres et les fleurs, une main verte protectrice dans le chaos des armes et de la destruction. Quant à Sabyl Ghoussoub, au mépris des interdictions, il envoie carrément un Libanais visiter Israël dans Beyrouth entre parenthèses (L’Antilope) !

Et puisque, pour que tout change il faut que rien ne change, cette rentrée devrait être autant marquée par l’imprévu que par le prévisible. Le premier, c’est un jeune auteur du nom de Maël Renouard qui publie chez Grasset L’Historiographe du royaume, histoire d’un adolescent qui a l’honneur, malgré ses origines modestes, d’être élève du Collège royal, qui y a tissé des liens d’amitiés avec les princes et qui sera sa vie durant privilégié puis disgracié.

Comment ne pas être impressionné par la connaissance que l’auteur, qui n’est pas marocain et qui né en 1979, a de l’histoire royaume des années 1960/70, celle de ses dédales et coulisses, et par l’habileté avec laquelle il a mis tout cela en musique.

Quant au prévisible, c’est aussi, pour tout auteur et tout éditeur, celui qui est craint car « il a la carte », les médias n’en ont que pour lui et rituellement, quelle que soit sa qualité, son roman risque fort de vitrifier la rentrée en écrasant tout sur son passage. C’est arrivé plusieurs fois, notamment avec Michel Houellebecq et Emmanuel Carrère. Or, justement, celui-ci publie Yoga (POL). Tout le livre peut se résumer dans les deux titres qu’il a successivement failli porter : « L’expiration » et « Yoga pour bipolaires ». On s’en doute, c’est un livre plein de sa vie et d’autres vies que les siennes. Mise à nu par lui-même de cet égocentrique absolu, narcissique, autodestructeur et jaloux, assez ravagé de l’intérieur, pathétiquement névrosé, en permanence en lisière de la psychose, Carrère embarque le lecteur dans l’écriture. C’est très découpé. Certains chapitres font bailler (la technique du yoga, pitié), d’autres donnent envie de les relire aussitôt tant ils sont remarquables : « Méditer bourré », « Le loup », « Le dernier conseil de François Roustang », « Le Coran de sang », tout ce qui est dit de la vie et de la mort de Bernard Maris assassiné par des islamistes avec la rédaction de Charlie Hebdo, les chapitres sur la dépression, le vécu de l’internement à Saint-Anne, la bipolarité, les électrochocs… Un livre d’une rare puissance. Sauf à y voir une pose, ce qui n’est pas mon cas, vous l’aurez compris. Alors, vitrification en perspective ?


La rentrée littéraire est un rituel si littéraire qu’il ne peut s’empêcher d’illustrer, année après année depuis des décennies, la plus mystérieuse pensée du Guépard, le grand roman de Lampedusa : « Pour que tout change, il faut que rien ne change. » On ne prend pas tout à fait les mêmes, et on recommence. Quand Amélie Nothomb ne publiera pas un nouveau roman de 175...

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