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Culture - La compagnie des films

Ghassan Koteit : Je crois qu’il aurait été amusant d’être Alain Resnais

Réalisateur de publicités et de documentaires, Ghassan Koteit est actuellement directeur du département cinéma de l’Académie libanaise des beaux-arts – Université de Balamand (Alba). Il dévoile sa passion pour le 7e art dans tous ses états.

Ghassan Koteit : Je crois qu’il aurait été amusant d’être Alain Resnais

Ghassan Koteit : « Il reste quelque chose de sulfureux, de non reproductible dans certains films des années 70, qui m’émeut. » Photo DR

À quel âge la passion du cinéma est-elle née chez vous et comment ? Quel en a été le film déclencheur ?

Comme toute ma génération, nous avons, enfants, usé des bandes magnétiques de différents formats dans des machines préhistoriques… Je me souviens encore de la première fois où mon père a appuyé sur le gros bouton « Play » d’une énorme machine, et des images et chansons de Sound of Music sont soudain sorties en boucle en pleine guerre… Ce film, comme Peau d’Âne, Les Malheurs de Sophie et les westerns spaghettis de Terence Hill et Bud Spencer, nous les avons vus des centaines de fois.

Puis mon adolescence, sans être cinéphile, fut un mix de Birdy d’Alan Parker et de Terminator de James Cameron. Kim Basinger, Linda Hamilton, Maria Schneider ont remplacé par la suite Terence Hill. Un peu plus tard arriva la découverte des ciné-clubs de la fin des années 80, avec les classiques « exigeants » de Lumet, Rohmer, Bergman ou Woody Allen…

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Ce n’est que lorsque j’ai été étudiant en cinéma, à l’Académie libanaise des beaux-arts – Université de Balamand, que j’ai été frappé de plein fouet. Les années 90 ont constitué une période incroyable de notre histoire : des ciné-clubs partout, les instituts culturels français, italien, allemand en ébullition, nous défrichions de nouveaux territoires, les étudiants en cinéma comme moi étaient les chauffeurs désignés des réalisateurs invités comme les célèbres Jean Rouch, les frères Dardenne, ou encore Caro et Jeunet venus présenter Delicatessen. Samir Habchi et sa bombe al-Aasar et tant d’autres nous ont laissé des souvenirs inoubliables au sortir de la guerre. Nous nous disputions les films de la Cinéthèque. Nous consultions les fiches de location insérées dans les pochettes, pour voir qui les avait louées avant nous. Certains noms, cinéphiles confirmés, étaient caution de qualité, et nous nous amusions à suivre leur cheminement à la trace…

Les bandes magnétiques des films les plus exigés étaient fragiles, instables, parfois effacées, nous devinions seulement certaines séquences, et discutions de reconstitutions virtuelles… Il n’était pas rare à cette époque d’« avaler » 5 à 6 films par jour. Avec ma génération d’étudiants de l’Alba, nous avons vécu Vidéodrome de Cronemberg.

Le cinéma est-il pour vous délassement, évasion, divertissement ou réflexion ?

Voir un film est avant toute chose un divertissement. Mais pour moi, le divertissement est toujours associé à des éléments hétéroclites qui rendent un film intéressant, inoubliable. Peu de choses suffisent à mon bonheur, et ce sont souvent des choses simples. Cela va de l’accent d’Anna Karina à un plan séquence de Robert Altman, d’un regard chez Pasolini à une balade à mobylette avec Nanni Moretti, d’un tic de mise en scène chez Scorsese à un gros plan de fromage chez Cavalier, du chant d’un oiseau chez Terrence Malick à une badinerie de Woody Allen.

Dans le cinéma contemporain, Quentin Tarantino et, tout à l’extrême opposé, Alain Cavalier, sont pour moi ceux qui ont le mieux compris ou ressenti cette équation des différentes composantes d’un film…

Les bonheurs sont infinis et ils évoluent avec le temps. Mon admiration pour Bergman est toujours sans bornes, mais il me donne aujourd’hui moins de plaisir.

Actuellement, les maîtres-mots sont plutôt la découverte, la surprise, l’ouverture à de nouvelles idées, à de nouvelles propositions, à la sensorialité d’un film. C’est le chemin qui va de Bergman à Wong Kar Wai.

Si vous étiez un metteur en scène, lequel auriez-vous aimé être ? Et quels interprètes (acteur et actrice) auriez-vous choisis ?

C’est une question intéressante, parce que je suis réalisateur… de publicités et de documentaires ! Je suis principalement directeur du département cinéma de l’Alba, et c’est un plaisir immense que de voir s’affiner les talents de nos étudiants, encourager leurs prises de risques et voir naître leurs films. Mais s’il faut vraiment répondre à la question, je crois qu’il aurait été amusant d’être Alain Resnais. Faire dans une même vie Hiroshima mon amour, L’année dernière à Marienbad, On connaît la chanson, Smoking/No smoking… Tourner de 1946 à 2014… Alors oui, tant qu’à faire, Alain Resnais ! Ou alors Cronenberg, ou bien Kubrick, ou Rohmer, ou Agnès Varda…

Avez-vous une bibliothèque de films ? De combien de titres est-elle composée ? Avez-vous succombé à la tentation des copies ?

Bizarrement, je n’ai jamais collectionné les films. J’ai toujours senti qu’une collection de films était une limitation. Ne pouvant tous les avoir, j’ai renoncé très tôt à en posséder, me laissant la liberté de la découverte de tous les instants… et le risque de ne jamais pouvoir les revoir.

Cela a aussi aiguisé le désir pour les films les plus difficiles à trouver… La recherche, l’attente faisant partie du plaisir. Trouver une copie VHS de Pierrot le fou en 1990 qui ne soit pas à demi-effacée, ou devoir aller à Paris aux séances de 11 heures pour voir Pasolini, attendre trois mois pour voyager et voir Kika d’Almodovar en salle, le plaisir était là aussi ! Et puis internet est arrivé, me donnant, je crois, raison une bonne fois pour toutes.

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Cela ne m’empêche pas de méditer sur la phrase que dit Truffaut au début de chaque copie de la collection « Les films de ma vie » : « Je n’aimerais pas voir pour la première fois un film en vidéo, un film doit d’abord se voir en salle, aujourd’hui, la vidéo bouleverse ma vie. Prenez Sérénade à trois de Josef Lubitsch par exemple, avant s’il était projeté en salle, j’y allais en me disant que je pourrais attendre un an ou deux avant de le revoir, là il m’arrive de le visionner trois fois dans la même semaine. En tant que cinéphile, je suis un fanatique de la vidéo... »

Je suis de plus assez d’accord avec Truffaut. Aujourd’hui, il est possible d’avoir un petit cinéma d’excellente qualité à la maison… À condition d’inviter des amis pour une expérience partagée ! La discussion et le partage de la découverte magnifient tous les films.

Quel est le film que vous avez vu le plus de fois et toujours avec le même plaisir ?

Pendant plusieurs années, j’ai enseigné l’analyse filmique à l’Alba. Je renouvelais chaque année la plupart des films du cursus, pour ne pas m’ennuyer. Il y a cependant certains films qui sont tellement jubilatoires que je les gardais au programme pour le plaisir de les partager et de les analyser encore et encore… Pierrot le Fou de Godard, Hiroshima mon amour de Resnais, Mort à Venise de Visconti, l’Homme à la caméra de Vertov, ou Crash de Cronenberg.

Ce sont souvent des films comme ceux-là, qui oscillent entre passion et rigueur, qui ont une vibration propre, qui transmettent l’amour du cinéma.

Cinéma coréen ou chinois ? Français ou italien ? Espagnol ou danois ? Si on vous donnait à choisir parmi ces nationalités de films, vers lesquels iriez-vous en premier ? Et quelle époque préférez-vous : les années 50, 60, 70, 80 ?

Tous ! Et toutes les époques, sans exception. Mais il reste quelque chose de sulfureux, de non reproductible dans certains films des années 70, qui m’émeut.

Le radicalisme du Ferreri de La dernière femme, le jusqu’au-boutisme du Oshima de l’Empire des sens, la liberté du Blier des Valseuses… Ce sont des films qui ne pourraient pas se faire aujourd’hui, sans compter les films de Bunuel, Bertolucci, Forman, Polanski, de Samir Khouri au Liban… Années 70, années sans limites… Mais je suis aussi heureux qu’au premier jour de découvrir qu’à 125 ans, le cinéma contemporain peut encore surprendre et enchanter. Merci Ladj Ly, Bong Joon-ho, Abdellatif Kechiche, Apichatpong Weerasethakul.

Cette dernière question est difficile. Pouvez-vous nommer le top 5 de vos films préférés ?

Impossible de choisir 5 films, ni même cinquante ! Choisir veut dire exclure ! Comment exclure Les Mille et une nuits de Pasolini ? Ou Lolita de Kubrick ? Ou History of Violence de Cronenberg ? Ou encore Terra Incognita de Ghassan Salhab ? Ils ne peuvent pas être dans les favoris, mais ils ne peuvent pas être exclus !

Échappons donc à la torture, et répondons, classiquement : ça dépend du moment et de la période. Revolver sur la tempe, forcé et contraint ? Je dois reconnaître que Godard garde pour moi une fraîcheur primesautière rarement égalée, qui fait que certains de ses films, contrairement à ceux de plusieurs de ses contemporains, n’ont pas pris une ride et donnent encore et toujours un plaisir infini.


À quel âge la passion du cinéma est-elle née chez vous et comment ? Quel en a été le film déclencheur ? Comme toute ma génération, nous avons, enfants, usé des bandes magnétiques de différents formats dans des machines préhistoriques… Je me souviens encore de la première fois où mon père a appuyé sur le gros bouton « Play » d’une énorme machine, et des images...

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