Nos Lecteurs ont la Parole

Chez moi, au Liban

Chez moi était le royaume de l’illusion. Nous imaginions posséder les tomates les plus savoureuses, les oranges les plus juteuses, les voitures les plus grosses, les femmes les plus belles et la cuisine la plus exotique. Nous pensions être les plus forts et les plus intelligents. Nous voulions tout le monde à notre disposition. Les Syriens nous bâtissaient nos maisons. Les Palestiniens cultivaient nos champs. Les Philippins, les Éthiopiens et les Sri Lankais nous faisaient le ménage. Les Kurdes ciraient nos chaussures. Les Africains étaient nos serviteurs. Les Occidentaux jouaient les protecteurs. Le pétrodollar des rois et des émirs nous inondait.

Chez moi, tout était possible, même l’impossible ! Nous pouvons vendre ce que nous ne possédons pas, mais que nous pensons pouvoir acquérir plus tard. Nous étions capables d’imaginer des voyages, des projets, des affaires, des richesses, nous nous jetions dans la plus agitée des mers sans savoir nager ; nous voulions aider les autres, libérer des pays, nous mêler de tout sans penser à nous et à nos moyens. Nous finissions par être persuadés de l’existence de nos croyances les plus invraisemblables.

Mais chez moi aussi régnaient la vie et l’espérance. Nous n’admettons pas que l’inaccessible puisse exister. Nous ne cédons pas aux problèmes insolubles puisque nous avons toujours une solution, parfois même irréaliste. Cela n’était pas important puisque l’essentiel était de croire !

Chez moi aussi, nous avions les odeurs, les saveurs, les espaces, les échanges, le soleil, les manières, les rites et le reste. Tout était beau. Tout sentait bon. Tout appelait l’amour et le bonheur.

Aujourd’hui, tout a basculé dans l’horreur ; notre pays ressemble à un enfer gouverné par des cartels de tout genre. L’équilibre est perdu. Le puzzle intercommunautaire est défait (souvent au sein même de la même communauté). Mes compatriotes ne sont plus unis et complices. L’incompréhension, la corruption, la peur de l’autre, la cupidité, les faux religieux, les politiciens véreux et la manipulation étrangère les ont amenés à se haïr, se déchirer et s’entre-tuer. La crise économique a transformé le doux Liban en champ de ruines où on manque de tout. La haine a assassiné l’amour. La mort va effacer le Liban.

Sami GHADDAR

Architecte, professeur d’université

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Chez moi était le royaume de l’illusion. Nous imaginions posséder les tomates les plus savoureuses, les oranges les plus juteuses, les voitures les plus grosses, les femmes les plus belles et la cuisine la plus exotique. Nous pensions être les plus forts et les plus intelligents. Nous voulions tout le monde à notre disposition. Les Syriens nous bâtissaient nos maisons. Les Palestiniens...

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