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La carte du tendre

Résistance

Résistance

Une femme au balcon avec son panier. Photo Bachir Abi-Rached

En ce début d’été 2020, nous aurions pu profiter du déconfinement pour faire une escapade, les lieux enchanteurs du Liban de nos aïeux ne manquant pas. Nous aurions pu aller à l’aventure, humer la sauge et le thym sauvage, le tayyoun et le ballan, nous enivrer de l’air pur de la montagne au son des premières cymbalisations des cigales. Nous aurions pu… mais les temps sont graves et l’air s’épaissit à mesure que décline la période d’après-guerre, rendue si belle dans le miroir déformant du rétroviseur. L’air est lourd d’angoisse résignée et de rage incrédule. L’air devient irrespirable.

La scène se passe donc en ville, comme disaient nos parents : voici la rue de l’Émir Béchir, qui part de la place Riad el-Solh jusqu’à celle des Martyrs. Au premier étage d’un bel immeuble des années 1930 voisin de la cathédrale Saint-Georges, une femme se penche au-dessus de la balustrade de fer forgé. Elle tient dans ses mains une corde au bout de laquelle est attaché un panier de plastique rouge vif, et cela vous évoque des souvenirs d’une autre époque. Où sont-elles aujourd’hui, ces femmes sans âge qui habitaient des immeubles aux plafonds vertigineux et aux escaliers dépourvus d’ascenseur ? Où sont-elles, ces femmes penchées et bossues à force d’être penchées, ces femmes qui tirent une corde de chanvre à bout de bras, avec au bout un panier de bambou, la fameuse sallé que l’on peut encore apercevoir au bord de la route de Amchit ?

Il y avait, dans la Beyrouth de l’insouciance, un épicier à tous les coins de rue. Ces Raymond, ces Khalil, ces Abou quelque chose semblaient ouverts vingt-quatre heures par jour. Ils veillaient sur leur rue et leur bout de trottoir comme des chiens de garde, chassaient les automobilistes qui voulaient parquer leur voiture devant leur porte, lavaient la chaussée à grandes eaux pour lutter contre la poussière. Leur échoppe à l’odeur caractéristique était un véritable antre d’Ali Baba où l’on trouvait de tout, des confiseries et boissons gazeuses aux fruits et légumes, en passant par les serpillières et autres chinoiseries multicolores pendues à des crochets. La ménagère descendait son panier avec une liste, et le panier revenait plein d’achats dont le prix était ajouté à un compte tenu sur un vieux cahier dans une cacographie incompréhensible. L’on se demande donc, au vu de cette photo, où va le panier de plastique rouge et, surtout, où est l’épicier en question ?

Nuit arrachée à l’exil
Signe des temps, c’est une agence bancaire qui occupe le local du rez-de-chaussée. Signe des temps aussi, l’agence en question a été détruite et incendiée. Le dérisoire rempart d’acier installé pour empêcher d’autres dégradations est couvert de graffitis dont le sens ne souffre aucune équivoque et que la décence nous oblige à retranscrire en français châtié : « Où est notre argent ? », « Vous êtes priés de descendre dans la rue », « Règne du voyou » et « Charmante n’est pas une insulte ».

Le centre-ville détruit, ces belles façades noircies par les flammes de l’incendie, cela pourrait faire penser à une image prise au lendemain de la guerre, au début des années 1990. Mais non : cette image date de quelques jours, et si nous l’avons choisie, ce n’est pas pour parler de la névrose de ce pays qui n’a de cesse de s’autodétruire à intervalles périodiques. Non, nous avons choisi cette image parce qu’elle exprime mieux que mille mots un concept aujourd’hui galvaudé mais tellement juste : la résistance d’un peuple.

Rendons à César ce qui est à César et remercions l’avocat Fadi Masri pour cette image hallucinante de son quotidien. Le balcon est celui de l’étude qu’il a fondée avec son partenaire Alfred el-Khazen ; la dame qui s’occupe du panier est Mona, leur assistante administrative. L’entrée de l’immeuble se trouve sur la rue au-dessus du jardin du Pardon, inaccessible en raison du blocage des axes menant au Parlement, place de l’Étoile, ce qui ne laisse d’autre choix à notre ami et à ses clients que de faire un détour de dix minutes de marche pour accéder à l’immeuble : on imagine aisément la peine lorsqu’il s’agit de transporter des dossiers volumineux. Et c’est précisément pourquoi Mona descend le panier par le balcon : elle passe le plus clair de son temps à coordonner le ballet des coursiers qui transportent des documents de travail.

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On les dit résilients, les Libanais, mais en fait ils font de la résistance, au sens le plus noble du terme, de mère en fille et de père en fils. Pour fonder sa firme de renseignements d’affaires, le père de Fadi, Khalil Masri, avait déjà dû, au lendemain de la destruction du centre-ville, sauver ses documents des ruines de son bureau de la rue Weygand avec l’aide d’une trentaine de combattants… C’était il y a 45 ans.

Comme son père, comme nous tous, Fadi est aussi un résistant. Il s’est accroché corps et âme à ce pays, a subi la guerre des quinze ans puis goûté aux illusions de la paix. La reconstruction de la rue de l’Émir Béchir achevée, les magasins ont fleuri à la fin des années 1990 : l’étude était devenue un lieu de travail mais aussi de loisirs, idéalement située dans une rue animée jour et nuit.

Restés seuls dans leur coin de centre-ville, Alfred et Fadi résistent toujours. Dans une rue dévastée, isolée et recouverte de graffitis rageurs, ce dernier affiche un regard clair imperturbable et un sourire à toute épreuve face à l’adversité. Leur étude, qu’ils refusent d’abandonner, vient d’échapper de justesse à l’incendie qui a ravagé la banque alors que les pompiers ne pouvaient intervenir faute de carburant. Comme il y a plus de quarante ans, Fadi retrouve l’odeur de brûlé qui a marqué ses jeunes années.

Nous sommes tous des résistants, chacun à sa manière, et chaque nuit que nous décidons de passer au Liban est un acte de foi dans ce pays et une nuit de plus arrachée à l’exil.

Toutes les deux semaines, Georges Boustany vous emmène visiter le Liban de nos parents et de nos grands-parents à travers une photographie de sa collection. Un voyage entre nostalgie et émotion, à la découverte d’un pays disparu.


En ce début d’été 2020, nous aurions pu profiter du déconfinement pour faire une escapade, les lieux enchanteurs du Liban de nos aïeux ne manquant pas. Nous aurions pu aller à l’aventure, humer la sauge et le thym sauvage, le tayyoun et le ballan, nous enivrer de l’air pur de la montagne au son des premières cymbalisations des cigales. Nous aurions pu… mais les temps sont...

commentaires (4)

IL FAUT PASSER A LA RESISTANCE ACTIVE CONTRE LES VENDUS POUR LIBERER LE PAYS.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

08 h 32, le 12 juillet 2020

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Commentaires (4)

  • IL FAUT PASSER A LA RESISTANCE ACTIVE CONTRE LES VENDUS POUR LIBERER LE PAYS.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    08 h 32, le 12 juillet 2020

  • Merci pou vos mots et images ! Ils sont très appréciés en ces moments de tourment pour notre petit pays. Frida

    Frida Anbar

    00 h 35, le 12 juillet 2020

  • Lorsqu’on veut changer le visage d’un pays on s’attaque à ses US et COUTUMES. Voilà ce que s’efforce à faire notre cher président avec sa clique tout en maintenant le langage de tout vendu, nous œuvrons pour la paix intérieure. Allez savoir de quelle paix il parle et de quel intérieur? Il n’y a que les bœufs pour entendre ce genre d’excuses qui n’aspirent qu’à une chose, changer le visage du pays pour qu’il leur ressemble et cela risque d’être le plus vil des paysages. NON, MILLE FOIS NON PLUTÔT MOURIR QUE RESSEMBLER À ÇA.

    Sissi zayyat

    11 h 44, le 11 juillet 2020

  • Raymond à la place du Grab n'Go de Abdel Wahab, Khalil juste avant les (ex?) Restaurants Barbizon / La Posta rue Wadih Naïm ex Trabaud, Abou Moussa au coin de la rue Ghanfour El Saad et de celle descendant vers l'ex école des Saint Coeurs, Édouard avant l'ex "Délices du Bristol" remplacé par un magasin de chépakoi, rue du Liban (ex Liban). Que des ex. En anglais ça peut prêter à équivoque

    M.E

    05 h 12, le 11 juillet 2020