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Récit

Comment Asma est devenue Assad

La Première dame syrienne reste une énigme. De nature discrète, l’épouse fidèle et loyale du président serait en train de renforcer son rôle, tant et si bien que les États-Unis viennent tout juste de la placer sur leur liste de sanctions. Décrite par les Américains comme « l’un des plus grands profiteurs de guerre de Syrie », elle a mis du temps à se faire une place au sein du clan.

Comment Asma est devenue Assad

Asma el-Assad lors de l’annonce de sa rémission d’un cancer du sein en 2019. Photos d’archives AFP

Une photographie comme un bras d’honneur. Asma el-Assad est pile au centre, enveloppée dans un anorak dont la capuche couvre les cheveux. À sa gauche, son mari, Bachar, qui ne crève pas l’écran. À leurs côtés, des soldats qui n’ont pas l’air bien vifs. En deuxième ligne, on peut distinguer les enfants du couple, Hafez, Zein et Karim. Le message est limpide: « On est là et on compte bien rester. » Plus la pression est forte, moins les failles doivent être visibles.

Asma et Bachar el-Assad, posant, avec leurs enfants, aux côtés de militaires syriens. Photo d'archives/Twitter

Le 17 juin, soit un jour avant la diffusion du cliché, l’épouse du président syrien est publiquement bafouée après avoir été mise en tête de liste des sanctions américaines liées à la loi César. Aux yeux de l’administration Trump, Asma n’est pas qu’une simple femme de dictateur. Elle « participe personnellement et à bien des égards aux horreurs dont la Syrie est témoin aujourd’hui » et est même considérée comme « l’un des profiteurs de guerre les plus notoires » du pays. Une évolution assez surprenante pour celle qui était plutôt restée en retrait pendant vingt ans, cherchant à trouver sa place au sein du clan Assad. Elle qui a été successivement présentée, au gré des narratifs du régime, comme l’Européenne, la femme glamour ou encore l’épouse fidèle, serait désormais un vautour prêt à dépecer ce qu’il reste de son pays laissé exsangue après neuf années de guerre. Mauvaise fiction ? On ne rappellera jamais assez combien il est difficile de pouvoir s’approcher de la vérité en ce qui concerne le régime syrien. Une à une les portes vous claquent au nez à la seule prononciation de son prénom: Asma. « On ne peut rien dire », répond tout de go sur WhatsApp une source qui l’a connue dans une autre vie qu’elle regrette peut-être. Même à bout de souffle, ravagé par la guerre et par une crise économique sans précédent, ce régime continue d’inspirer la terreur, et ce bien au-delà de ses frontières. « Il est curieusement plus facile d’évoquer Bachar que de parler de sa femme », confie une journaliste d’origine syrienne. Depuis son interview au Times de Londres en février 2012 où elle affirmait se tenir aux côtés de son époux, elle n’a plus vraiment fait les gros titres. Son nom est pourtant aujourd’hui au cœur d’une intrigue aux allures de feuilleton du genre Dynastie: l’affaire Rami Makhlouf. Le cousin milliardaire du président syrien, autrefois chargé de tenir les cordons de la bourse du clan, a récemment été mis au ban, et d’aucuns soupçonnent la main de la Première dame dans ce désaveu public. « Rien n’indique qu’elle possède en son nom direct quoi que ce soit. Cependant, il y a plusieurs faisceaux d’informations qui montrent qu’elle a un rôle croissant dans la famille, qu’elle cherche à protéger ses enfants et, à travers eux, à renforcer son rôle », explique Jihad Yazigi, rédacteur en chef du site d’information économique The Syria Report. Le magnat, qui s’est vu déposséder de plusieurs sociétés et contraint de payer de lourdes amendes, est allé jusqu’à interpeller Bachar el-Assad dans des vidéos sur Facebook, en jouant sur la fibre communautaire. Entre les lignes, la cible de l’attaque est on ne peut plus claire: les pro-Makhlouf accusent la Première dame, issue d’une grande famille sunnite, de vouloir disputer aux alaouites leur part du gâteau. « Elle croit fermement que la famille Assad va rester au pouvoir et a tout fait pour préparer son fils Hafez à la succession. Elle a beaucoup d’influence sur son époux, jusqu’à le pousser à éloigner son propre cousin, car elle estime que cet argent, celui de la famille, doit être géré par elle ou par son fils. Il y a des milliards de dollars à l’extérieur et elle ne voulait pas en perdre le contrôle », assure Ghassan Ibrahim, un journaliste syrien basé à Londres. L’ancienne banquière d’affaires entend reprendre la main en mettant à profit ses compétences de gestionnaire. Plus question de faire de la figuration.


Asma el-Assad, l’épouse du président syrien. Photo d'archives AFP


Instagram

La Première dame a fait son grand retour en août 2019. Cheveux à la garçonne blonds peroxydés, Asma el-Assad apparaît à la télévision syrienne pour annoncer qu’elle a vaincu son cancer du sein qu’on lui a détecté un an plus tôt. Une année de lutte contre la maladie que le régime a transformée en outil de propagande. L’épouse du président aurait pu aller se faire soigner en Russie, mais elle a choisi de rester en Syrie. Il s’agit de redonner la confiance aux partisans en montrant que, même étranglé par les sanctions occidentales, le pays est en capacité de prendre en charge des malades. « Au cours des dernières années, son image d’“humanitaire” modeste qui, malgré sa lutte contre le cancer, consacre toujours du temps aux anciens combattants et aux familles pauvres a vraiment été soulignée par le régime », remarque Nizar Mohammad, un analyste syrien basé au Canada. Asma devient une icône pour certains fervents loyalistes qui n’hésitent pas à commenter sous les photos de son compte Instagram, où elle apparaît souriante mais amaigrie, le crâne chauve recouvert d’un foulard. « Soyez forte, nous avons besoin de vous », écrit l’un d’eux. « Tu as un cancer au cœur », lance une commentatrice de l’autre bord. L’atout séduction de Bachar est honni par de nombreux Syriens de l’opposition. « Personne n’a jamais imaginé une seconde qu’elle allait prendre position contre son mari ou quitter le pays, confie Zahi, un activiste alépin réfugié en Turquie. Elle a assumé son rôle jusqu’au bout sans ciller. »

Selon l’histoire officielle, Asma Akhrass, fille d’un cardiologue sunnite originaire de Homs installé à Londres, aurait, en 1992, rencontré Bachar el-Assad alors étudiant en ophtalmologie au Royaume-Uni. Une romance naît entre les deux quelques années plus tard, qui restera supposément cachée jusqu’à la mort de Hafez. La vieille garde au pouvoir aurait poussé le jeune Bachar devenu président en 2000 à s’engager avec Asma afin de consolider les liens entre les deux communautés. « Cette alliance avec une sunnite a sans aucun doute été un choc pour certains alaouites. Elle a suscité une inquiétude croissante que Bachar, qui se présentait comme un moderniste et un réformateur, n’opte pour des changements dans le pays aux dépens de sa communauté », explique Nizar Mohammad. Très vite, le duo tente de se muer en parfait petit couple moderne pour rejoindre le cercle des grands de ce monde. Lors d’une visite d’État en France en 2002, Asma refuse de suivre le programme traditionnellement attendu d’une Première dame, préférant visiter HEC ou la Banque de France. « Elle ne voulait surtout pas passer pour une potiche. On était surpris, car on sortait de 30 ans de Hafez el-Assad, qui était quelqu’un d’austère et dont la femme n’apparaissait jamais », se souvient le photographe franco-syrien Ammar Abd Rabbo, qui a côtoyé le couple présidentiel. À l’époque, leur discours tend à rompre avec la vision misonéiste du père, ce qui séduit même les plus sceptiques. « Ils ne disaient pas que Hafez avait tout fait au mieux. Ils disaient “on récupère un pays où tout est à faire”, sous-entendu “rien n’a été fait avant” et c’est ce que j’avais envie d’entendre », poursuit le photographe. À l’étranger, l’illusion semble parfaite. Les journaux occidentaux s’entichent de cette « british-born » syrienne au port altier, smart, belle et discrète. « Elle avait aussi pris en charge l’image de son mari en recrutant des conseillers étrangers et en élaborant avec leur aide un discours destiné aux Occidentaux donnant du couple présidentiel une image occidentalisée, c’est-à-dire fréquentable », décrit la romancière Isabelle Hausser, qui a vécu en Syrie entre 2006 et 2009. La campagne marketing porte ses fruits.

Dr Jekyll et Mr Hyde

En 2012, alors que la guerre a déjà débuté, Asma el-Assad est surnommée la « rose du désert » dans un portrait publié par le célèbre magazine Vogue, qui sera ensuite retiré. « Si Asma el-Assad a l’air si “occidentale” – quelle que soit la signification du mot –, c’est parce que, bien qu’elle soit musulmane sunnite et d’origine syrienne, elle est née à Londres en 1975 », écrivait encore il y a quelques semaines la version italienne du magazine Marie-Claire...

Les époux Assad passent maîtres dans l’art de jouer à Dr Jekyll et Mr Hyde: chaleureux, modernes à l’étranger, et réservés, distants à l’intérieur pour continuer à inspirer la peur. « Assad arbore des costumes coûteux et parle de pluralisme laïque quand il est à l’extérieur, tandis qu’à l’intérieur, il souligne le caractère “islamique” de la Syrie dans les réunions de cabinet et pose dans des vêtements décontractés lorsqu’il rend visite à des Syriens ordinaires », décrit Nizar Mohammad.

Si le président syrien est un pur produit du régime, sa moitié est un personnage en rupture avec l’ancienne Première dame, Anissa Makhlouf. « Elle avait une certaine popularité au sein de la bonne société. Une Damascène m’a dit un jour: “C’est notre lady Di” », confie Isabelle Hausser. Pendant plusieurs mois, elle part incognito au volant d’un 4x4 découvrir la Syrie rurale et prendre le pouls du pays. « Pas d’enfants en ligne chantant l’hymne national ou de mise en scène comme on peut se l’imaginer dans ce genre de régime. Elle voyait ce qui n’allait pas et entendait certains critiquer ou faire des reproches au régime sans savoir à qui ils s’adressaient », commente Ammar Abd Rabbo. Elle n’est pas encore la femme sophistiquée plébiscitée dans les magazines pour sa grâce et son allure. « Lors de notre première rencontre, elle m’avait frappée par son extrême maigreur, laissant même penser qu’elle pouvait être anorexique. Ses cheveux étaient longs, pas très bien coiffés, elle était vêtue, me semble-t-il, d’un jean. Elle se montrait assez revêche », raconte Isabelle Hausser.

Comment se faire une place dans un univers si sclérosé et qui regimbe à tout changement qui pourrait altérer son image, si minutieusement façonnée durant tant d’années ? « Par moments, j’ai eu l’impression qu’elle était naïve, ou qu’elle jouait la naïve », raconte le photographe qui la suivait dans ses déplacements. Au milieu des années 2000, lors d’une visite archéologique sur le site d’Apamée (près de Hama), les journalistes locaux qui suivaient le convoi demandent à l’équipe de la Première dame ce qu’ils devront écrire. « Elle me raconte l’anecdote quelques jours plus tard dans son bureau et me dit “c’est fou, ce sont des journalistes, ils ont vu par eux-mêmes ce qu’il s’est passé et ils sont incapables d’écrire”. Elle semblait réellement surprise et ne comprenait pas qu’ils puissent être effrayés d’écrire quelque chose de travers », raconte Ammar Abd Rabbo. Impossible pourtant de ne pas s’apercevoir, dès son installation en Syrie, que le régime tient le pays d’une main de fer. Les moukhabarat contrôlent tout et l’espionnent elle aussi. « Elle me disait de ne pas utiliser le téléphone de l’hôtel pour lui parler. Elle paraissait terrifiée », confie Gaïa Servadio, une historienne et romancière italienne, qui a travaillé avec la Première dame.

On raconte qu’Asma a toujours eu une énorme emprise sur son époux, éperdument amoureux. Mais il n’y a qu’une femme à qui il ne pouvait dire non: sa mère, Anissa Makhlouf. « À Damas, on me disait qu’Asma avait du mal à s’intégrer dans sa belle-famille et à l’époque, son mari semblait avoir pris le parti de sa mère et de sa sœur », confie Isabelle Hausser. Au-delà de contrôler tous les faits et gestes de sa belle-fille, Anissa Makhlouf aurait exigé de porter le titre de Première dame jusqu’à son décès. La belle-mère disparue, la bru prendrait aujourd’hui sa revanche.

Comment démêler le vrai du faux dans toute cette histoire, dans un des régimes les plus opaques au monde? Asma el-Assad reste une énigme. Toutes les personnes contactées qui l’ont côtoyée en dressent un portrait plutôt positif, même lorsqu’ils sont connus pour leur hostilité au régime. Si son personnage de femme glamour puis de soutien politique a été instrumentalisé par le pouvoir, était-elle si à l’aise dans son rôle qu’elle a fini par se l’approprier ? De quoi Asma el-Assad est-elle le nom ? D’une femme pleine de bonnes intentions qui a été broyée puis transformée par le régime syrien ou d’une opportuniste sans foi ni loi qui a fermé les yeux sur les horreurs perpétrées par le pouvoir quand cela l’arrangeait avant de carrément les justifier ?

« Il y a un moment, je suppose, où elle aurait voulu partir au tout début de la guerre. Je sais qu’elle contactait par téléphone des amis pour discuter de la manifestation à Deraa et de la réponse de l’armée », dit Gaïa Servadio. Mais elle ne l’a pas fait. Au contraire, elle s’est fondue dans le moule tant et si bien qu’elle est devenue la plus grande avocate du régime syrien. En interview télévisée, elle répond du tac au tac – même si nul ne doute que tout soit préparé à l’avance – et récite en bonne élève la rhétorique complotiste à laquelle elle a fini par adhérer. « Si nous sommes forts ensemble, nous surpasserons cela ensemble... Je t’aime... » écrivait-elle à son mari quelques années plus tôt dans un e-mail divulgué par WikiLeaks. Ce à quoi il avait répondu en envoyant un lien iTunes d’une chanson intitulée God gave me to you (Dieu m’a donné à toi).



Une photographie comme un bras d’honneur. Asma el-Assad est pile au centre, enveloppée dans un anorak dont la capuche couvre les cheveux. À sa gauche, son mari, Bachar, qui ne crève pas l’écran. À leurs côtés, des soldats qui n’ont pas l’air bien vifs. En deuxième ligne, on peut distinguer les enfants du couple, Hafez, Zein et Karim. Le message est limpide: « On est là...

commentaires (4)

Comment Asma est devenue un monstre.....de femme.....

HABIBI FRANCAIS

13 h 13, le 05 juillet 2020

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Commentaires (4)

  • Comment Asma est devenue un monstre.....de femme.....

    HABIBI FRANCAIS

    13 h 13, le 05 juillet 2020

  • 165.000 enfants tués avec des barils de poudre et il y en a même un qui n’a pas explosé et est venu écraser directement un innocent rejoignant celui que l’on a retrouvé échoué sur une plage que tout le monde a déjà oublié !

    PHENICIA

    08 h 50, le 04 juillet 2020

  • Olj. Avec tout le respect que je vous dois, j'ai une question à vous posez si vous me le permettez. Connaissez les membres de cette famille ??? Si Oui, je m'en remets à votre analyse. Si non, je suis désolé de vous dire qu'il n'y a pas pire que celui qui invente une histoire à dormir debout. Khalil, un fidèle lecteur.

    Khalil Mteini

    22 h 26, le 03 juillet 2020

  • on fait d une simple employee de banque....un requin de la finance....pff

    Jack Gardner

    01 h 08, le 03 juillet 2020