Éclairage

Sur le dossier libyen, Macron tire à boulets rouges contre Erdogan

Le président français a dénoncé « la responsabilité historique et criminelle de la Turquie » en Libye.

Sur le dossier libyen, Macron tire à boulets rouges contre Erdogan

Le président français, Emmanuel Macron, lors d’une conférence de presse conjointe avec la chancelière allemande Angela Merkel, le 29 juin à Meseberg. Hayoung Jeon/Pool/AFP

Pour deux pays membres de l’OTAN, le langage est peu diplomatique. En déplacement à Meseberg pour rencontrer la chancelière allemande Angela Merkel, Emmanuel Macron a dénoncé lundi le « jeu dangereux » de la Turquie en Libye. Estimant qu’Ankara est le « premier intervenant extérieur » dans le conflit libyen, le président français a mis en cause « la responsabilité historique et criminelle de la Turquie, qui prétend être membre de l’OTAN, en tout cas (qui) le revendique ».

Alors que la relation entre Paris et Ankara s’est détériorée au cours de ces dernières années, la tension est montée d’un cran au début du mois dernier suite aux coups de semonce d’une frégate turque en mer Méditerranée contre un navire français, alors sous pavillon de l’OTAN. Un incident qualifié de comportement « hostile et inacceptable » par la France.

Lire aussi

Ankara a-t-il les moyens de ses ambitions régionales ?

« Ce qui frappe cette fois, c’est la dureté du ton utilisé à l’égard de la Turquie », remarque Frédéric Charillon, professeur de sciences politiques et de relations internationales à l’ENA, interrogé par L’Orient-Le Jour. « C’est sans doute le signe que l’Élysée souhaite maintenant crever l’abcès avec Ankara, avec qui les sous-entendus et les oppositions se multiplient, y compris sur des enjeux plus discrets, comme le soutien turc à des réseaux religieux en Europe », ajoute-t-il.

Si le chef de l’État français fustige ouvertement le rôle joué par la Turquie en Libye, il dénonce surtout, entre les lignes, les velléités expansionnistes affichées par son homologue turc, Recep Tayyip Erdogan, dans les eaux méditerranéennes. En novembre dernier, Ankara et le GNA signaient un accord controversé donnant accès à la Turquie à des zones économiques, revendiquées par Athènes et Nicosie, et où se trouvent des gisements de gaz. À terme, cette alliance pourrait laisser la voie libre au Reïs dans l’ensemble du bassin méditerranéen.

Comportement agressif

Fortement impliqué dans le dossier libyen, Ankara soutient activement les forces du gouvernement d’union nationale (GNA), dirigé par le Premier ministre libyen Fayez el-Sarraj et reconnu par la communauté internationale. Ce dernier est opposé à l’Armée nationale libre (ANL) menée par le maréchal Khalifa Haftar, qui est appuyé par les Émirats arabes unis, la Russie, l’Égypte et, dans une certaine mesure, la France. Paris semble cependant jouer sur plusieurs tableaux : endossant le costume d’intermédiaire par son soutien affiché à l’ONU en faveur d’un processus politique interlibyen d’une part, et partie prenante par son appui tacite au maréchal Haftar d’autre part, ce que l’Élysée réfute toutefois.

Lire aussi

Khalifa Haftar, chronique d’une débâcle annoncée

Longtemps considéré comme l’homme fort de l’Est libyen, le maréchal Haftar essuie aujourd’hui des revers dans l’ouest du pays après avoir enchaîné les victoires depuis le début de son offensive lancée l’année dernière pour la prise de la capitale Tripoli. Un retournement de situation qui s’est cristallisé en avril dernier et qui a été attribué à l’intensification de l’aide en ressources militaires et humaines, notamment avec l’envoi de mercenaires syriens, d’Ankara au GNA. Cette stratégie a été fustigée par Emmanuel Macron lundi, accusant la Turquie de « ne respecter aucun de ses engagements de la conférence de Berlin, (d’avoir) accru sa présence militaire en Libye et (d’avoir) massivement réimporté des combattants jihadistes depuis la Syrie ». « On peut dire que le ton offensif d’Emmanuel Macron s’adresse à ses alliés, au moins autant qu’à la Turquie », estime un ancien diplomate occidental, contacté par L’OLJ. « Son objectif est de mettre le doigt sur un comportement agressif de la Turquie, pas seulement en Libye et au large du pays mais aussi dans le nord-est de la Syrie, en Méditerranée orientale et dans les relations au sein de l’OTAN », ajoute-t-il.

« Deux poids, deux mesures »

En utilisant des termes forts, le président français espère rallier le camp occidental à sa cause alors que ses tentatives ont rencontré un succès mitigé jusqu’à présent. Si Berlin, Rome et Paris ont publié un communiqué conjoint la semaine dernière dans lequel ils appellent à la fin de « toutes les ingérences » étrangères en Libye et à un cessez-le-feu, il est difficile de faire état d’un élan collectif européen ou international sur la question. En juin, seuls huit pays européens avaient appuyé la France lors du Conseil des ministres de la Défense de l’OTAN pour dénoncer le comportement de la marine turque dans l’incident contre un bâtiment français début juin. Signe du malaise de l’organisation transatlantique, son secrétaire général Jens Stoltenberg avait seulement fait état d’un « désaccord entre alliés » et annoncé l’ouverture d’une enquête à ce sujet.

Dénonçant le manque de coordination au sein de l’OTAN et l’agressivité de la Turquie dans le Nord syrien contre les forces kurdes, le président français s’était déjà démarqué par ses propos lors d’un entretien à The Economist en novembre dernier, estimant que l’organisation est en état de « mort cérébrale ».

L’approche d’Emmanuel Macron s’inscrit dans la continuité de son attitude critique à l’égard de l’intervention occidentale en Libye dès le début de son mandat. En 2018, le chef de l’État français avait reconnu la responsabilité de la France, de l’Europe et des États-Unis dans la situation dans laquelle se trouve la Libye dans la foulée de l’intervention militaire de l’OTAN en 2011. Aujourd’hui, la réaction du président français s’inscrit aussi dans la continuité d’« une proximité avec les approches saoudienne, émiratie et russe – toutes opposées à la Turquie sur ce dossier –, le tout dans le contexte d’une tentative française pour relancer le dialogue avec Moscou », souligne Frédéric Charillon.

Lire aussi

En Méditerranée orientale, Ankara à tous les vents

La virulence du président français au sujet de la Turquie interroge cependant sur ses silences sur les rôles joués par la Russie et les EAU en Libye. À l’instar d’Ankara, Moscou a envoyé des mercenaires affiliés à la compagnie russe Wagner pour gonfler les rangs de l’ANL à partir d’octobre 2018, tandis qu’Abou Dhabi aurait eu recours, entre autres, à des mercenaires soudanais. Les deux parrains du maréchal Haftar lui fournissent également un soutien militaire matériel. Un discours de « deux poids, deux mesures », selon certains observateurs, qui pourrait rendre la politique de Paris contre-productive pour s’affirmer sur le dossier libyen et face à Ankara.

Du côté turc, la réponse ne s’est pas fait attendre. « D’un côté, l’OTAN considère la Russie comme une menace. Mais de l’autre, la France, membre de l’OTAN, s’efforce de renforcer la présence de la Russie » en Libye, a déclaré hier le chef de la diplomatie turque, Mevlut Cavusoglu, fustigeant la « mentalité destructrice » de Paris.


Pour deux pays membres de l’OTAN, le langage est peu diplomatique. En déplacement à Meseberg pour rencontrer la chancelière allemande Angela Merkel, Emmanuel Macron a dénoncé lundi le « jeu dangereux » de la Turquie en Libye. Estimant qu’Ankara est le « premier intervenant extérieur » dans le conflit libyen, le président français a mis en cause « la...

commentaires (4)

Certes mais la France devrait se faire toute petite dans le dossier Lybien, n'est ce pas Sarko-BHL?

Je partage mon avis

15 h 04, le 01 juillet 2020

Tous les commentaires

Commentaires (4)

  • Certes mais la France devrait se faire toute petite dans le dossier Lybien, n'est ce pas Sarko-BHL?

    Je partage mon avis

    15 h 04, le 01 juillet 2020

  • la Turquie va finir comme la Syrie. Referez aux prédictions du Pere Paissios: https://www.youtube.com/watch?v=i4qpT_ow3sc Impressionnant !

    Pierre Hadjigeorgiou

    15 h 02, le 01 juillet 2020

  • STOPPEZ "les turcos-ottomans".! Ils n ont rien a faire dans notre région. C est des mercenaires mongol. La "turquie" est un historiquement pour la Bysance chrétienne.

    Marie Claude

    11 h 03, le 01 juillet 2020

  • IL FAUT STOPPER ET PUNIR L,OTTOMAN...

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    10 h 00, le 01 juillet 2020