Analyse

Ankara a-t-il les moyens de ses ambitions régionales ?

En Libye comme en Syrie, la Turquie est aujourd’hui une puissance incontournable. Mais la crise économique pourrait avoir raison de ses velléités hégémoniques.

Ankara a-t-il les moyens de ses ambitions régionales ?

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, entouré de soldats en tenue militaire traditionnelle de l’Empire ottoman, alors que débute la cérémonie d’accueil du président palestinien Mahmoud Abbas au palais présidentiel, à Ankara, le 12 janvier 2015. Photo AFP

C’est un constat paradoxal, acté depuis longtemps : la Turquie est sur tous les fronts, portée par des rêves de grandeur étiquetés « néo-ottomans » – mais qui répondent en réalité à des enjeux très concrets de realpolitik –, elle est aussi en conflit avec presque tous les acteurs de la région, engagée contre l’Égypte, les Émirats arabes unis (EAU) et l’Arabie saoudite en Libye, dans le camp adverse de Téhéran et Moscou en Syrie. Elle agace l’allié américain, est toujours à couteaux tirés avec les Israéliens, hérisse le poil des Européens, inquiète ses voisins chypriote et grec en Méditerranée orientale, et donnerait presque raison au président français Emmanuel Macron qui, à plusieurs reprises, a évoqué « la mort cérébrale » de l’OTAN. Les années 2000 sont loin, quand la doctrine du « zéro problème avec les voisins » animait le Parti de la justice et du développement (AKP), alors nouvellement aux manettes du pouvoir et résolument tourné vers l’Union européenne. À l’heure où Ankara asseoit ses positions en Libye et administre des zones dans le Nord syrien ; à l’heure où il intervient militairement en Irak contre le PKK ; à l’heure où circulent des rumeurs relatives à son engagement au Yémen, sa volonté de puissance se heurte à celle des autres, avec des gains considérables mais souvent en demi-teinte.

Côté pile, la Turquie, deuxième armée au sein de l’Alliance transatlantique (OTAN), a su tirer profit de la mise en retrait des États-Unis pour se tailler une place de choix en Libye et en Syrie, où elle s’est servie plutôt astucieusement de Moscou contre Washington et de Washington contre Moscou. Ses provocations répétées en mer contre ses alliés de l’OTAN peuvent difficilement la placer sur le banc de touche. Recep Tayyip Erdogan le sait bien : pour les Occidentaux, exclure la Turquie de l’OTAN reviendrait à la pousser davantage encore dans les bras de la Russie.

Son intervention volontariste en Libye aux côtés des forces loyalistes du gouvernement national libyen (GNA) pour contrer l’offensive du maréchal Khalifa Haftar, soutenu par l’axe égypto-saoudo-émirati, et de manière plus tacite par la France, porte ses fruits et a permis des reconquêtes inespérées et décisives pour le GNA.

Pour justifier ses engagements militaires, M. Erdogan n’hésite pas à raviver le souvenir de l’Empire ottoman. « On nous demande souvent ce que nous faisons exactement en Libye. Nous y sommes pour défendre nos descendants, nos frères anatoliens », a-t-il ainsi déclaré en décembre 2019. Si Ankara gagne la guerre libyenne, il pourra alors ajouter un nouvel allié – proche de lui idéologiquement – à une liste qui, pour le moment, ne compte véritablement que l’émir du Qatar. Surtout, il pourra faire valoir l’accord signé avec le GNA sur la délimitation de zones maritimes bilatérales en Méditerranée orientale et ouvrir de nouveaux horizons aux entreprises turques dans le pays. À Idleb, dans le dernier bastion rebelle syrien, Ankara a mené une campagne efficace contre l’armée de Bachar el-Assad en déployant drones et artilleries lourdes. La Turquie et ses affidés syriens ont également, au cours des deux dernières années, réussi à reprendre plusieurs villes du Nord des mains des YPG kurdes qu’Ankara associe au PKK, son ennemi juré.

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L’institution militaire turque semble en outre s’être remise des purges, d’une rare ampleur, lancées par le Reïs pour répondre au putsch de juillet 2016. « Les purges après le coup d’État ont eu un impact sur l’armée turque. Cela s’est concentré dans différentes sections, en particulier dans les forces aériennes », décrypte Sinan Ulgen, président du Centre d’études économiques et de politique étrangère (EDAM) basé à Istanbul et chercheur invité au Carnegie Europe. « Mais depuis, l’armée a réussi à surmonter cette lacune. Et ses performances ont pu être visibles dans les opérations transfrontalières que les militaires turcs ont entreprises en Syrie, et maintenant en Libye. »

Talon d’Achille
Côté face, en revanche, le Nord syrien est un véritable casse-tête géopolitique, régi par différents accords qui engagent Ankara, Moscou et Washington. Il faut de surcroît compter avec la présence d’acteurs non étatiques, comme les Forces démocratiques syriennes dominées par les Kurdes, ou des groupes islamistes radicaux. Dans les faits, la Turquie est tributaire de Moscou, partenaire peu commode, qui règne en maître sur le pays. « Ultimement, je crois que le régime de Bachar el-Assad, qui cherche à reconquérir l’ensemble de la Syrie, va créer des faits accomplis à Idleb pour pousser la Turquie vers la sortie. Et je pense que Poutine veut à la fois satisfaire Assad et Erdogan et ne souhaite pas arriver à un point de rupture. Mais cela va arriver. Il sera alors difficile pour la Turquie de ne pas accepter un scénario qui la contraint à se retirer de Syrie », avance Soner Cagaptay, spécialiste de la Turquie et auteur d’un ouvrage intitulé Erdogan’s Empire : Turkey and the Politics of the Middle East.

D’autant plus que les régions sous contrôle turc dans le Nord syrien sont pauvres et instables et représentent un coût financier considérable. Or en interne, la Turquie est frappée de plein fouet par la crise économique – aggravée par la pandémie liée au coronavirus – et risque d’entrer en récession pour la seconde fois depuis la fin 2018. L’économie a longtemps constitué la force première de l’AKP, le parti islamiste au pouvoir. Elle pourrait désormais devenir son principal talon d’Achille. « Si Erdogan a perdu les élections municipales à Istanbul et dans d’autres grandes villes en 2019, c’est à cause de la récession », explique M. Cagaptay. Dans ce contexte, une partie de l’opinion publique ne comprend pas les raisons derrière les engagements militaires régionaux, d’autant plus que la Libye – contrairement à la Syrie qui abrite les YPG/PKK – ne représente à ses yeux aucune menace directe à sa sécurité nationale. « Est-ce que la Turquie peut simultanément être impliquée en Irak, en Libye, en Syrie, maintenir ses bases à l’étranger en Somalie et au Qatar, et une présence militaire ailleurs si l’économie coule ? La réponse est non », assure Soner Cagaptay. L’aventurisme régional d’Ankara n’est par ailleurs pas du goût de l’Union européenne (UE) dont plusieurs membres sont, en théorie, ses alliés au sein de l’OTAN. « Les États européens voient d’un mauvais œil l’implication de la Turquie dans certains pays qu’ils considèrent comme leur chasse gardée et où ils ont des intérêts considérables. C’est le cas de la France avec la Libye », commente Jana Jabbour, spécialiste de la Turquie et enseignante à Science Po Paris et à l’Université Saint-Joseph à Beyrouth. L’activisme agressif de la Turquie en Méditerranée orientale suscite la colère de ses voisins chypriote et grec et a conduit l’UE à adopter des sanctions contre elle.

Les projections régionales d’Ankara n’en finissent plus, par ailleurs, d’attiser méfiance et rejet dans le monde arabe, à plus forte raison du fait de la proximité d’Erdogan avec les Frères musulmans, bête noire du Caire, de Riyad et d’Abou Dhabi. « L’usage par la Turquie du hard power en Syrie et en Libye réveille chez certaines populations et États arabes le souvenir malheureux de l’oppression ottomane et les soupçons d’un néo-ottomanisme turc », souligne Jana Jabbour.

L’utilisation des réfugiés comme monnaie d’échange dans les tractations turco-européennes, le recours à des rebelles syriens comme mercenaires dans la guerre menée aux Kurdes en Syrie ou pour défendre les intérêts turcs en Libye sont autant d’éléments qui ont contribué à ternir l’image d’Erdogan auprès de certaines franges sunnites dans la région, qui autrefois étaient séduites par l’image qu’il présentait : celui d’un leader porteur d’un islam politique « modéré », fort de multiples succès économiques, fervent critique d’Israël et défenseur des minorités musulmanes opprimées dans le monde. Ce dernier point reste cependant aujourd’hui l’un des atouts du soft power turc. De quoi permettre à Ankara de continuer à se présenter comme une puissance sunnite concurrente face à des monarchies dont les silences, voire les compromissions, sont pointés du doigt par une partie des opinions publiques régionales. Car quand les Émirats mettent de l’eau dans leur vin face au plan de paix Kushner, Erdogan, lui, parle de « trahison ». Et quand le dauphin saoudien, Mohammad ben Salmane, vient au secours de la Chine accusée d’interner les Ouïgours dans des camps, le Reïs dénonce une « honte pour l’humanité ». Une carte à jouer donc, mais insuffisante. Car si les printemps arabes ont démontré une chose, c’est bien le recentrage des peuples autour d’enjeux socio-économiques et politiques nationaux.

S. M. B


C’est un constat paradoxal, acté depuis longtemps : la Turquie est sur tous les fronts, portée par des rêves de grandeur étiquetés « néo-ottomans » – mais qui répondent en réalité à des enjeux très concrets de realpolitik –, elle est aussi en conflit avec presque tous les acteurs de la région, engagée contre l’Égypte, les Émirats arabes unis (EAU) et...

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LA POLITIQUE ET LES INTERVENTIONS DE L,APPRENTI MINI SULTAN OTTOMAN ERDO ET SON DESSEIN DE GENOCIDE CONTRE LE PEUPLE KURDE TOUT EST VOUE A L,ECHEC ET IL NE FERA PAS LONG FEU. IL MENE SON PAYS A L,ABIME.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

10 h 25, le 29 juin 2020

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  • LA POLITIQUE ET LES INTERVENTIONS DE L,APPRENTI MINI SULTAN OTTOMAN ERDO ET SON DESSEIN DE GENOCIDE CONTRE LE PEUPLE KURDE TOUT EST VOUE A L,ECHEC ET IL NE FERA PAS LONG FEU. IL MENE SON PAYS A L,ABIME.

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