ANALYSE

Cisjordanie : pourquoi l’annexion refermerait la parenthèse de 1967

La décision israélienne devrait provoquer soit un transfert de population, soit une légalisation de l’apartheid.

Cisjordanie : pourquoi l’annexion refermerait la parenthèse de 1967

Vue aérienne de la colonie juive de Maale Adumim, en Cisjordanie occupée, le 29 juin 2020. Photo REUTERS/Ilan Rosenberg

Samedi 2 juin, la place Rabin de Tel-Aviv retrouve ses couleurs après quatre mois de lutte contre le Covid-19. Six mille Israéliens – juifs et palestiniens – se rassemblent pour contester le plan d’annexion du gouvernement qui prévoit de rattacher au territoire israélien près de 30 % de la Cisjordanie occupée dès le 1er juillet. Des couleurs qui contrastent certes avec le monochrome habituel du lieu : les drapeaux israéliens côtoient ceux des Palestiniens. On y parle apartheid, annexion et occupation. Mais l’apparent mélange des genres en dit long sur un environnement politique en pleine mutation et sur les lignes de fractures qui se déplacent.

Sur la place, les grandes tendances de la scène israélienne, ses débats idéologiques et ses guerres sémantiques, se rejouent. Les pancartes dénonçant l’apartheid sont plus fréquentes que celles mentionnant l’occupation. La gauche israélienne – celle de la rue, des organisations militantes ou de la liste unie des partis arabes – est de plus en plus prête à changer son regard sur l’occupation pour y reconnaître les traits d’un régime d’apartheid. Jusqu’à peu, le mot faisait peur et la dénomination était rejetée pour ses analogies avec l’Afrique du Sud.

Lire aussi

Israël calcule le coût diplomatique d’une annexion de pans de la Cisjordanie

La banalisation de l’usage du terme « apartheid » au cours de ces dernières années signale la reconnaissance d’une réalité complexe, plurielle et moralement condamnable. On savait déjà que le régime de séparation entre juifs israéliens et palestiniens s’incarnait différemment à Gaza, en Cisjordanie, ou à l’intérieur des frontières israéliennes. On admet désormais que la dénonciation de l’occupation ne suffit plus pour embrasser la nébuleuse fragmentation des zones A, B et C à l’intérieur même d’une Cisjordanie où l’idée de continuité territoriale n’est plus que chimère.

Le glissement terminologique est révélateur d’une plus forte condamnation morale. Là où l’occupation est perçue comme moralement tolérable parce que temporaire et régulée par le droit international, le régime d’apartheid est jugé moralement insoutenable. Insister, à la veille d’une possible annexion, sur le terme d’occupation, c’est donc se situer dans la lignée d’un sionisme déconnecté des réalités de terrain façonnées par des décennies d’une politique de colonisation et de morcellement du territoire. Ce sionisme, traditionnellement situé à gauche, historiquement attaché aux frontières de 1967, et représenté par le parti Meretz, est aujourd’hui en voie de disparition.

« Un maximum de terre pour un minimum de Palestiniens »

Les positions de l’ONG Breaking the Silence (Lever le silence) est symbolique de cette évolution du discours. « Il est tentant d’argumenter que l’annexion est mauvaise pour la sécurité nationale, la réputation à l’international ou l’économie. Ce n’est rien à côté de ce qui devrait être la raison la plus évidente de toutes les raisons : inscrire l’apartheid dans la loi serait une aberration morale », déclarait sur son compte Twitter cette organisation initialement fondée par d’anciens soldats israéliens afin de dénoncer l’occupation. Selon l’ONG, l’annexion, si elle devait se concrétiser, signifierait donc l’officialisation d’un projet ancien : la traduction en terme légal d’un régime d’apartheid déjà de mise.

Sur le terrain, les retombées pratiques de ce projet sont encore ignorées. Les frontières exactes ou le statut des Palestiniens devraient être rapidement clarifiées dans la foulée de l’annonce du gouvernement prévue normalement demain. Une seule quasi-certitude : les 2,8 millions de Palestiniens ne bénéficieront pas d’un statut les rattachant à l’État israélien. La part croissante d’Israéliens qui se positionnent en faveur de l’annexion en a bien conscience : impossible sans cela de soutenir un projet qui serait suicidaire. Si l’option d’une intégration même partielle des Palestiniens est exclue, le seul scénario restant est celui d’une annonce qui ne fera qu’entériner encore davantage les réalités existantes. Le constat rappelle deux éléments importants : l’apartheid existe déjà au travers d’un réseau d’infrastructures, de lois et de pratiques discriminatoires ; quels que soient les détails de l’annonce prochaine, celle-ci ne pourra que renforcer l’exclusion des Palestiniens en légalisant une modification par la force des frontières par un transfert des populations (condamné par le droit international) ou par la légalisation du régime d’apartheid déjà de fait.

Lire aussi

Face au projet d’annexion, l’Autorité palestinienne au défi de mobiliser la rue


Les trois précédents historiques qui peuvent nous informer sur le sort de la Cisjordanie ne font que confirmer cette lecture. En 1981, le Golan est annexé et Israël accorde la citoyenneté israélienne aux Palestiniens de cette région. L’égalité des droits n’est possible que dans la mesure où elle ne remet pas en cause l’équilibre démographique du pays. En 1980, ce sont les Palestiniens de Jérusalem-Est qui font face à une intégration décidée de manière unilatérale par Israël. Le statut de résident leur accorde certains droits, mais de manière partielle et avec pour objectif final d’encourager un départ spontané des populations. Certains parlent de « nettoyage ethnique en douceur ». Dans les rangs de la droite et de l’extrême droite, d’autres estiment que l’intégration des populations est trop lourde. L’erreur n’est pas reproduite : en 2005, Ariel Sharon ordonne le désengagement de la bande de Gaza et la gestion des 1,5 million de Palestiniens est entièrement transférée aux autorités palestiniennes. Le sort de la Cisjordanie se situera probablement à mi-chemin entre Gaza et Jérusalem-Est : entre un désengagement unilatéral et un exercice d’équilibriste afin de récupérer certaines zones stratégiques selon la logique implacable d’« un maximum de terre pour un minimum de Palestiniens ». Quels qu’en soient les contours exacts, l’annonce de demain marquera un pas de plus vers une sortie définitive du régime d’occupation et un changement de paradigme signant la victoire du sionisme de droite et l’arrêt de mort d’un sionisme ancré sur les frontières de 1967. Du point de vue palestinien, l’annexion a toutefois le mérite de lever l’ambiguïté en entérinant une situation de fait : une fois le diagnostic établi, ni l’apartheid ni l’annexion ne pourront bénéficier de la politique de laissez-faire qui a caractérisé l’attitude internationale depuis 1967.


Samedi 2 juin, la place Rabin de Tel-Aviv retrouve ses couleurs après quatre mois de lutte contre le Covid-19. Six mille Israéliens – juifs et palestiniens – se rassemblent pour contester le plan d’annexion du gouvernement qui prévoit de rattacher au territoire israélien près de 30 % de la Cisjordanie occupée dès le 1er juillet. Des couleurs qui contrastent certes avec le...

commentaires (2)

Vous videz le mot apartheid de tout sens. Si vous regardez bien, vous remarquerez que les citoyens arabes d'Israel sont dans tous les postes de l'administration publique. De la court supreme a l'armee dans tous les ministeres (finance, sante, interieur etc) et dans des postes a hautes responsabilite. Ou se trouve l'apartheid dans tout ca? Montrez moi un exemple pareil dans les pays limitrophes....

IMB a SPO

15 h 34, le 30 juin 2020

Tous les commentaires

Commentaires (2)

  • Vous videz le mot apartheid de tout sens. Si vous regardez bien, vous remarquerez que les citoyens arabes d'Israel sont dans tous les postes de l'administration publique. De la court supreme a l'armee dans tous les ministeres (finance, sante, interieur etc) et dans des postes a hautes responsabilite. Ou se trouve l'apartheid dans tout ca? Montrez moi un exemple pareil dans les pays limitrophes....

    IMB a SPO

    15 h 34, le 30 juin 2020

  • Petite erreur en ce qui concerne le Golan, il n’y a jamais eu de Palestiniens qui y habitent, cette région faisait partie de la Syrie avant de devenir Israélienne de fait en 1981

    Liban Libre

    14 h 11, le 30 juin 2020