Fonds et bas-fonds

Le Liban n’est certes pas le premier, ni le dernier pays en panne à solliciter l’aide économique et financière des nations riches. Si aujourd’hui il est à ramasser à la petite cuiller, ce n’est guère là toutefois le résultat d’une éruption volcanique, d’un séisme ou de quelque autre catastrophe naturelle. Nulle maladie ou sècheresse n’a anéanti ses vastes plantations de bananes ou de cannes à sucre, nulle nuée de sauterelles n’a tout dévoré, mais ce sont des parasites d’un autre genre, encore plus voraces, qui s’en sont chargés. Venant s’ajouter à une incurie patente et jouissant d’une totale impunité, l’affairisme effréné de la classe dirigeante n’en devenait que plus dévastateur.


En dépit de tout, notre pays n’a pas manqué d’amis, qui d’ailleurs ont commencé par se regrouper sous cette étiquette bien claire. De même, c’est sous l’acronyme de CEDRE, en hommage appuyé à notre emblème national, que ces amis, rameutés par la France, s’engageaient, il y a plus de deux ans, à mettre la main à la poche pour nous tirer d’affaire ; était ainsi réservée au Liban une enveloppe de plus de 11 milliards de dollars en prêts et dons, à charge pour lui de procéder à une série de réformes structurelles. En ces temps heureux, c’est à un devoir d’assainissement, de remise en ordre, de célérité – mais aussi de transparence – qu’étaient courtoisement invitées les autorités libanaises. Faute de répondant, et face à tout ce temps perdu, ces aimables précautions de style ne sont plus de mise ; ce sont bien, en effet, les impératifs de halte aux atermoiements et à la corruption qui reviennent, tel un leitmotiv, dans les conseils et injonctions, plus ou moins publics, d’une communauté internationale excédée et accaparée par ses propres problèmes.


Significative était la réunion tenue lundi au Sérail par le Premier ministre avec les représentants des États et organismes contributeurs de CEDRE. Hassane Diab a eu beau clamer sa détermination à réaliser les réformes promises, c’est par la voix de la France elle-même, inspiratrice et hôte de ce programme, qu’il s’est vu rappeler aux nouvelles et pressantes réalités du moment. L’ambassadeur Bruno Foucher a ainsi averti que la priorité va désormais aux négociations engagées par le Liban avec le Fonds monétaire international, dont l’issue sera déterminante pour la suite. Lapidaire était, quant à elle, l’intervention (par visioconférence) de Pierre Duquesne, responsable du suivi des résolutions de CEDRE, qui s’est effaré du retard dans la concrétisation des réformes – notamment dans le secteur de l’électricité – et a appelé au lancement, en toute transparence, de la lutte contre la corruption…


Voilà qui résume bien l’absurde de la situation où patauge le gouvernement, lequel ne s’est résigné à frapper à la porte du FMI qu’après une longue période d’hésitation. Qui ne va enfin à la négociation qu’en rangs dispersés, sur fond de conflit fondamental entre ministère des Finances et banque centrale. Qui, face au flot ininterrompu de scandales (fraudes diverses, fuite en contrebande de produits vitaux subventionnés par l’État), est impuissant à appliquer strictement la loi, les cerveaux de ces trafics mafieux se trouvant protégés par ces mêmes forces, politiques ou carrément miliciennes, qui le parrainent. Idem pour l’électricité, un de ces gouffres majeurs où se sont engloutis en incurie et rapines les deniers publics ; car on n’a pas fini d’entendre pérorer ceux qui sont précisément les responsables les plus connus, et reconnus, de nos nuits noires.


Même si Hassane Diab devait avoir les meilleures intentions du monde, il ne saurait convaincre, puisque ses propres anges gardiens, au passé très chargé, se trouvent être, dans les faits, ses premiers contradicteurs. Pour paraphraser le philosophe et essayiste américain Ralph Waldo Emerson, ce qu’ils sont parle si fort que l’on ne peut entendre ce qu’ils disent…


Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com


Le Liban n’est certes pas le premier, ni le dernier pays en panne à solliciter l’aide économique et financière des nations riches. Si aujourd’hui il est à ramasser à la petite cuiller, ce n’est guère là toutefois le résultat d’une éruption volcanique, d’un séisme ou de quelque autre catastrophe naturelle. Nulle maladie ou sècheresse n’a anéanti ses vastes plantations...