Critiques littéraires

Sapiens, mais pas trop

Aujourd’hui nous sommes dans un monde de grand savoir, si on en croit les millions de Français qui sont devenus du jour au lendemain des épidémiologistes et des biologistes comme le démontrent les réseaux sociaux. Alain Corbin, ce grand historien des sensibilités et des émotions, appellerait cela une connaissance ou une méconnaissance commune. Dans ce dernier ouvrage, il prend comme champ de l’ignorance la terre, l’effacement de ses mystères, ainsi que l’intensité ou l’éventuel effritement des modes de terreur ou d’émerveillement qu’elle suscitait. Nous apprécions les écrivains et les penseurs de l’âge des Lumières ou du romantisme, mais nous ne prenons pas en compte leur connaissance de la terre, la façon dont ils se la représentaient. La simple représentation cartographique montrait une multiplicité de Terra Incognita, de taches blanches.

La fameuse catastrophe du tremblement de terre suivi d’un tsunami à Lisbonne en 1755 a conduit à un grand débat intellectuel dans lequel la catastrophe n’est plus prise comme une punition divine (discours que l’on entend encore aujourd’hui chez certains religieux), mais doit être analysée en tant que telle. Il est vrai que l’on ne connaissait pas les mécanismes des tremblements de terre. Cela donnera un élan décisif aux sciences de la terre, même si les théories d’alors sont très loin de nos connaissances d’aujourd’hui.

Parmi les interrogations premières, il y avait l’âge de la terre. Pour les tenants d’une lecture littérale de la Bible, elle avait 6000 ans. Sa physionomie actuelle était le produit du Déluge. Buffon, par une série de raisonnement géologique, lui attribue 110 000 ans puis s’oriente plutôt sur dix millions d’années. Bernardin de Saint-Pierre donne une explication scientifique du Déluge en envisageant une fonte totale et soudaine des glaces polaires suivi d’un regel immédiat. Ce cataclysme explique la formation des terrains sédimentaires et l’existence des fossiles.

Au début du XIXe siècle, les progrès de la géologie permettent de comprendre les formes du relief et de déterminer les mécanismes de leur constitution. Par là même, on peut aborder la question de l’intérieur de la terre et du volcanisme.

L’auteur reprend les mêmes démonstrations pour la connaissance des pôles, l’énigme des abysses marins, les formes des nuages. Les hautes montagnes semblaient une terre abandonnée de Dieu, mais à la fin du XVIIIe siècle, le regard change, au moins chez les élites. Elles deviennent à la fois un sujet d’émotion et un objet d’études. On découvre les mécanismes de fonctionnement des glaciers, les formes de relief qu’ils créent, d’où ensuite la détermination de l’existence de périodes glaciaires.

Il n’est pas possible de reprendre ici l’ensemble des démonstrations. Il décrit le lent recul des ignorances dans la première moitié du XIXe siècle. Ainsi, on établit une nomenclature des formes des nuages (1802) qui est encore la nôtre, ainsi que l’échelle de mesure des vents (1806), la fameuse échelle de Beaufort. La seconde moitié du siècle accélère ce recul tandis que les nouveaux savoirs se diffusent grâce aux progrès de l’alphabétisation et de la scolarisation. Jules Verne fait la démonstration de la possibilité d’une fiction à base scientifique. L’arrivée du temps réel grâce au télégraphe électrique permet de recueillir des données sur l’ensemble du globe.

Alain Corbin veut montrer dans ce livre que connaître, « comprendre les hommes du temps jadis suppose de prendre en compte ce qu’ils ne savaient pas ». Une telle démarche éclaire leurs décisions et leurs cadres de pensées. Il y a un vrai plaisir à le lire parce que son écriture est très simple et très agréable, suscitant un intérêt permanent. Et même cette recherche suscite bien des interrogations sur les ignorances de notre temps. Bien des gens, moi le premier, sont incapables d’expliquer le fonctionnement et les principes des divers instruments mécaniques et numériques qu’ils utilisent. Il existe d’excellentes vulgarisations scientifiques, mais elles n’intéressent qu’une fraction relative de notre société. Nous sommes bien plus le produit de nos ignorances que de nos savoirs, le complotisme et l’esprit sectaire de nos réseaux sociaux sont bien là pour nous le rappeler.


Terra Incognita : Une histoire de l’ignorance XVIIIe-XIXe siècle d’Alain Corbin, Albin Michel, 2020, 288 p.


Aujourd’hui nous sommes dans un monde de grand savoir, si on en croit les millions de Français qui sont devenus du jour au lendemain des épidémiologistes et des biologistes comme le démontrent les réseaux sociaux. Alain Corbin, ce grand historien des sensibilités et des émotions, appellerait cela une connaissance ou une méconnaissance commune. Dans ce dernier ouvrage, il prend comme...

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